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Stéphane Lauzanne

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expansion colonisatrice, incessantes victoires des sciences physiques et naturelles, révolutionnant les conditions de l'existence sociale, irruption conquérante du féminisme, que sais-je encore ?... On l'entretenait de cela, tous les jours. Et, pour s'en délasser, elle n'avait qu'à prendre dans la foule des productions s'ofïrant de toutes mains au goût insouciant et cosmopolite de cette fin d'époque.

Il n'aura pas manqué, depuis un quart de siècle, en France, d'écoles et de bannières opposées. Après les parnassiens et les naturalistes, on eut les décadents et les symbolistes, puis les néo-chrétiens, ou décadents du christianisme, pour qui le mysticisme ne fut guère qu'une forme de la sensualité, les théoriciens de l'idéal magique, les « occultistes )>, les ibséniens vrais et faux; et ceux ensuite qui, trouvant, non sans raison, que les imaginations s'étaient assez enveloppées des brouillards Scandinaves, ont théoriquement démontré qu'il serait temps de revenir aux saines traditions de la clarté française. Tant de mouvements et d'évolutions ne parvinrent à se concilier sur aucun point, de manière à imprimer au goût public une direction nettement déterminée. Et le même fait de décentralisation intellectuelle se constatait parallèlement en d'autres pays, en Italie, en Allemagne par exemple, où l'on aurait eu beaucoup de peine à reconnaître, parmi la confusion des livres et des auteurs, une théorie génératrice de ces tendances collatérales, une filiation marquée des tempéraments ou des talents, un groupement capable d'imposer la prédominance d'une esthétique.

On vit rarement période plus incohérente et tel-

lement enchevêtrée^ Outre l'anarchie commune aux arts et aux lettres, chaque écrivain, chaque artiste, aura paru livré h une sorte d'anarchie intérieure. En réalité, chacun allait où le portait son inclination, son idéal personnel ou la simple curosité, les uns parachevant une carrière à moitié ou aux trois quarts parcourue, sans discontinuer de suivre l'heureux sillage; d'autres se révélant au hasard de leur tempérament, sans prendre nul souci de la tradition.

Voulons-nous en voir quelques-uns à la tâche, réputés depuis longtemps ou célèbres de la veille?

C'est en France, vers 1900. Disciple fidèle de la grande école sentimentale où s'annoncèrent ses débuts, aux environs de 1860, André Theuriet per sévère en son admiration attendrie, et toujours parlante à l'àme, des fêtes de la nature. Jules Claretie porte sur mille sujets son abondance imaginative. François Coppée semble, en ses vers d'automne, obéir, comme à son insu, à l'inspiration populaire allemande. Frédéric Mistral, après avoir donné — il y a déjà près d'un demi-siècle — par une œuvre de oénie l'illusion d'une nouvelle lanoue et d'une nouvelle poésie, groupe autour de lui les derniers efforts du mouvement littéraire et philologique qui détermina la renaissance de l'ancien parler des troubadours. José-Maria de Hérédia, hier parnassien, autrefois romantique, ne se demande pas s'il est resté « dans le mouvement » lorsque, de loin en

1. En 1899, un critique allemand, le docteur Théobald Ziegler, écrivait un énorme volume pour arriver à constater la pleine confusion intellectuelle de l'Allemagne « fin de siècle » [Die gestirgen und socialen Strœmungen des Neunzehnten Jahrhunderts, 714 p. gr. in-8»).

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loin, sa main s'attarde à ciseler en vers quelque joyau minutieux et parfait. Sully-Prudhomme, prématurément, a tracé en une prose rigoureuse les lignes de son « testament poétique* », comme s'il jugeait finie sa grande œuvre d'idéalité métaphysique. Peintre délicat des lointaines sensations exoti- .ques, Pierre Loti continue d'évoquer des émotions ' nouvelles en ses beaux livres nomades. Anatole France n'a pas délaissé cet heureux mélange de dons naturels et de choses apprises, d'érudition élégante et d'aimable fantaisie, qui lui ont valu de passer pour l'un des écrivains les plus accomplis de son époque. Jules Lemaitre interrompt la double série de ses fines analyses dramatiques et critiques pour disperser les ressources d'un talent très délié à travers les jours sans lendemain des querelles politiques. Sur la même ligne, Maurice Barres, le stendhalien des premiers jours, jette, parmi les passions et les fièvres du moment, des livres d'observation peu clémente et de rude témoignage. Les académiciens Sorel, Brunetière et Faguet appliquent à l'histoire des faits ou des œuvres une science étendue, très fournie de raisons et d'idées, en même temps qu'une grande fermeté de doctrine. Les psychologues de la famille de Paul Bourc^et olissent au fond des âmes leurs sondes les plus subtiles. Des romanciers habiles à contourner la courbe du désir féminin, Marcel Prévost, Paul Margueritte, Jules Bois, s'efforcent à la recherche d'une manière neuve d'aimer, qui serait le rêve de l'Eve transformée, le rêve peut-être de l'humanité de demain.

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Au théâtre, Edmond Rostand a relevé avec un succès inouï le panache romantique, dédaigneusement balayé par les parnassiens. De vigoureux esprits, venus après Henry Becque, comme Paul Hervieu, F. de Curel, Maeterlinck^ Lucien Descaves, 0. Mirbeau, fouillent avec une pénétration aiguë l'intime du drame humain et social et laissent entrevoir l'avènement de la tragédie moderne. Alors que la majeure partie des vaudevillistes recueillent encore, à exploiter le machinisme dramatique de Scribe et de Sardou, les moins douteuses recettes, de plus austères ou soi-disant tels s'emploient, sur la scène classique ou au Théâtre Antoine, à faire converser dramatiquement des états concrets de la conscience.

Ailleurs on imite, on traduit, on pastiche quelquefois les grands écrivains étrangers. Tel se surmène a paraître profond comme un Norvégien, tel autre goûte une particulière satisfaction à paraître sentimental comme un Russe, et de son mieux tolstoïse^. Moins ambitieux d'un programme, d'une manière, le grand nombre des auteurs se contentent d'amuser, au meilleur compte, la génération qui passe. Et sur tout cela coule indifférent le larore flot d'une luxure de décadence.

1. Le Maeterlinck de la seconde incarnation, l'auteur de Mo«;îa Vanna (1902), très différent du dramaturge nuageux, de l'occultiste, du « cosmogoniste », du « poète de l'invisible », qu'on connaissait en lui, au temps où déjà Octave Mirbeau se plaisait à l'appeler le « Shakespeare belge ».

Sur tous ces écrivains de la fin du xix' siècle et des commencements du xx", voir les recueils critiques de Henry Bordeaux, d'Ernest Charles, d'Adolphe Brisson, la Littérature et les Mœurs de F. Lhomme, etc.

2. On ne compte pas le nombre de ceux qui s'attelèrent à la remorque du Polonais Sienkiewicz, de l'Anglais Kipling, de l'Italien d Annunzio, ou de l'Allemand Sudermann.

Nous avons retracé avec une sollicitude spéciale les lignes de la littérature française, d'un terme à l'autre du xix^ siècle : la stérilité pompeuse de l'Empire, le magnifique épanouissement de la poésie sous la Restauration, l'abondance et la variété des manifestations artistiques de 1830 à 1850; puis, les triomphes du réalisme, en un temps où l'application h toutes choses du savoir-faire et de l'industrie avaient dépoétisé la nature et la vie, où le but exclusif de l'existence paraissait n'être que de jouir ; et la réaction passagère de l'art ibsénien.

Il ne nous reste maintenant* qu'à noter, en dernier lieu : le déclin de l'expansion des lettres françaises à l'étranoer; la diminution notable de la curiosité, en Europe et en Amérique, pour tant de romans chargés du poids mort des éternelles descriptions de Paris et de la vie parisienne; l'obscurcissement, à l'intérieur, du sens poétique, la dépréciation moyenne des talents, l'affaiblissement général des œuvres; et à signaler, en revanche, comme étant la contre-partie de cette anémie des genres imaginatifs, l'effort immense qui s'est manifesté depuis quelques années, chez la jeunesse studieuse, vers les sciences d'observation et de résurrection.

1. « Si l'usage arbitraire qui découpe la durée en centuries d'années n'avait prévalu sur la raison et sur la vérité, les historiens auraient planté une borne chronométrique après la mort de Victor Hugo, de Renan, de Taine et de Pasteur. A ce moment, l'œuvre intellectuelle du xix' siècle (français) était achevée. « (Gaston Deschamps, le Temps, 22 décembre 1900.)

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Mais, en ces temps d'extrême saturation intellectuelle, quel groupe collectif, fùt-il slave ou Scandinave, c'est-à-dire le favori du moment, quel groupe littéraire se pourrait flatter de détenir le privilège d'un ascendant marqué?

Les littératures nationales, qui se rejoignent, à tant de points d'intersection, sur le grand chemin de la vérité universelle, se sont attachées, comme par un suprême effort de concentration, à développer leurs qualités propres, chacune dans le sens de ses traditions, à vivre par elles-mêmes et pour elles-mêmes, tout en en laissant ensuite déborder les résultats sur le monde.

C'est ainsi que l'Angleterre, qui, récemment, incarnait en Gladstone l'idéal de la justice et de la liberté, maintenant a voulu faire à Rudyard Kipling, son barde national, — sorte de journaliste « sublimé », — • une immense popularité pour avoir exalté avec une outrance inouïe le sentiment d'orgueil et de foi en la race, devenu, sous le nom d'impérialisme, le sentiment public de la Grande- Bretagne. Sous des inspirations diverses, Stevenson, Rudyard Kipling, Ridder Haggard, ont fait passer dans l'âme de la foule ce frisson « impérial » et surexcité par leurs œuvres cette ardeur populaire de domination, — la domination exclusive du tempérament et de la race britanniques. Plus utilement TAncrleterre aura-t-elle fourni à lintellectualité mondiale, en dehors d'une foule de nouvellistes, ses admirables philosophes : Stuart Mill, Alexandre

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Bain, Herbert Spencer, dont les ouvrages, partout traduits, sont devenus d'étude courante; ses historiens, ses critiques, ses savants; ou son poète esthéticien William Morris, l'écrivain délicieux des Contes de nulle part, l'initiateur, en Angleterre, de hi renaissance des arts décoratifs, l'un des hommes les plus étonnants qui se soient jamais signalés par la diversité de leur génie ^ ; et l'encyclopédiste Ruskin, le héros spirituel, l'éducateur d'ames"^ pour lequel l'admiration de ses compatriotes s'est agrandie aux proportions d'un culte.

Naguère, si l'on avait à désigner la véritable patrie du roman, le sol où ce genre de littérature, capable d'absorber les qualités de tous les autres, a poussé les plus profondes racines, on n'hésitait pas h nommer l'Angleterre, la terre maternelle de Fielding, de Walter Scott, de Dickens, de Thackeray, de George Eliot, et encore à présent de Meredith, l'analyste profond et complexe qui a fait passer dans son œuvre tous les problèmes de l'époque.

1. Ecrivain original, William Morris fut en même temps un dessinateur, un commerçant, un industriel, un inventeur en maintes choses. Dans Oxford Street, on pouvait acheter des tapis, des papiers peints, des meubles, des tentures, des faïences imaginés ou fabriqués par Morris, qui fut, en outre, un orateur ardent de réunions publiques.

Ajoutons que si la poésie dut comparativement décroître en passant du lauréat Tennyson à son héritier direct Alfred Austin, elle ne cessa pas un moment de briller au pays des brouillards. (Voir W'illam Archer, Poets of thc younger Gcneration, Londres, John Lane, 1902, études sur Arthur Symons, Stepbcn, Phillips, W. B. Ueats, John Davidson, Bliss Gannan, Richard Hovey, etc.)

2. Grâce à la richesse de sa pensée, à l'éloquence et à l'éclat de son style, joints aune attitude sincère dans son rôle d'esthéticien moraliste, Tinfluence de Ruskin sur lesprit de ses lecteurs aura été analogue à celle que Carlyle, Robert Browning et Emerson exercèrent sur ceux qu'ils « enseignaient ».

Maintenant, en présence des nombreux petits volumes qui, partis de Boston, — le séjour favori de Longfellow, d'Emerson, deAVendell Holmes, de ^Vittier, d'Agassiz et de Lowell, — paraissent presque en môme temps à Londres et à Edimbourg , on peut affirmer, déclare un excellent juge*, que le roman, qui languissait en Angleterre sous une apparente profusion, a émigré aux Etats-Unis pour y renaître avec des qualités nouvelles, puisées dans l'observation d'usages et de caractères différents, dans le tempérament d'une race possédant encore les fraîches et robustes qualités de la jeunesse. D'autre part, s'il plaisait aux Américains de remonter le cours du xix® siècle, depuis les épopées indiennes de Fenimore Cooper, qui nous semblent^ à cette heure, si lointaines; depuis les fines descriptions de W. Irving, les imaginations extraordinaires d'Edgar Poe, les œuvres d'une grande portée politique et morale de Mistress Beecher Stowe et de Mistress Cumming, ou bien les scènes humoristiques et très vivantes de Haliburton, jusqu'aux fines satires et piquantes physiologies de AYilhem Holmes (si difïerentes des parodies charivaresques d'un Marc Twain), ou aux admirables analyses de Hawthorne, ou encore aux pittoresques tableaux de la vie californienne par Bret Harte et de la vie créole par George Cable; ou même jusqu'aux indescriptibles imaginations de Walt AVhitman, l'être le plus déconcertant peutêtre qui ait jamais écrit en prose et en vers : il leur suffirait de rappeler tant de noms et d'œuvres

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