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Les grandes maisons d'édition de New-York et de Bostoa

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Que le culte de l'idée, le sentiment pur, se soient amoindris dans l'Allemagne actuelle sous la pesée d'ambitions plus positives, c'est un fait qu'on ne saurait révoquer en doute. i

L'ancienne Allemagne, divisée et faible, se vouait avec une ferveur presque sans mélange à poursuivre les hautes visées d'éducation morale et de perfectionnement humain. Parvenue au sum~ muni de sa force, elle a tourné vers le maintien et l'accroissement de son hégémonie politique l'objet préféré de ses efforts. En sa période de désunion et de tâtonnements, elle avait été l'incomparable créatrice de pensées, de rêves, de philosophie, de poésie; et dans le plein de sa maturité elle avait pu mettre en œuvre une langue, une histoire, une littérature glorieuses. Au lendemain de son unification par les armes de la conquête, l'idéal d'antan lui parut tout à coup froid et utopique. Elle ne pensa plus guère à exalter, sinon par réminiscence, le beau absolu et les grandeurs morales d'autrefois, mais combien davantage la force, les intérêts du moment, la suprématie d'un militarisme effréné, épuisant l'Europe entière ! Puis, arrivant à se dégager de ce lourd militarisme, comme elle était sortie des méditations métaphysiques, on l'avait vue se jeter avec toutes ses forces dans la bataille industrielle et commerciale. Elle y absorbe encore et y

(Harper, Lippîncott, Appleton, Ceniury Scribner) jettent sur le marché de la librairie des chiffres formidables de volumes, d'où surgissent des réputations soudaines et éphémères.

contracte le meilleur de sa vitalité, comme pour appliquer le plus complètement possible par le fait les paroles d'un ministre d'Etat autrichien, disant naguère : « Le xvi^ et le xvii^ siècle ont eu pour axe la religion; le xviii^, la liberté; le xix^, la lutte des races; le xx® aura la lutte commerciale et industrielle. )) Tout au moins, n'a-t-elle pas laissé s'amoindrir chez elle la valeur et la quantité du savoir. Il y a eu diminution de l'influence philosophique*, au dedans comme au dehors, déclin de la poésie, malgré quelques exceptions brillantes^, extrême affaiblissement de la production dramatique originale, subordination presque absolue des scènes de l'Empire à l'ascendant des pièces françaises; et, à part une élite de romanciers encore habiles à faire évoluer des caractères dans une action vivante et pittoresque, obscurcissement de l'étincelle créatrice au front des écrivains. Le travail intellectuel de l'Allemagne n'aura pas cessé, cependant, de représenter un grand et précieux efî'ort. Il s'y est produit ce qu'on appellerait un changement d'orientation. L'impulsion donnée aux sciences y a remplacé la situation d'éminence qu'y tenaient, il y a un demisiècle, la métaphysique et la philosophie. Poussée par ce besoin insatiable d'absorption et d'assimilation où risque de se noyer, dans le flot de l'instruction générale, l'élévation isolée des intelligen-

1. Des deux maîtres allemands représentant, vers 1900, les deux pôles opposés de la pensée, l'un, le positiviste Wundt, a suivi les raisonneurs anglais, et l'autre, Deussen, a puisé son mysticisme aux sources bouddhiques.

2. On citerait, entre autres, à l'actif de la poésie allemande le nom de Gottfried Keller, — mort déjà depuis un quart de siècle, — si la Suisse ne le revendiquait pour un de ses fils.

ces individuelles, sa grande ambition, le dernier entraînement de ce pays par excellence des fortes études a été l'universelle culture. Jamais l'esprit allemand, surchari^é d'une aofçrlomération hétérogène d'éléments Scandinaves, français, anglais, russes et enfin locaux, n'aura été moins conforme à ridcal germanique d'un Wagner. Des courants étrangers le pénètrent de partout^ C'est un désir avide, une curiosité illimitée de connaître, de posséder sous une autre forme, d'adapter à sa marque tout ce qui prend caractère de vie spirituelle, en Europe, aux Etats-Unis, dans l'extrême Orient. L'intellectualité allemande contemporaine est portée vers une sorte d'universalisme , ressemblant beaucoup aux aspirations indéfinies du xviii^ siècle français. Il s'en est dégagé, du moins, un développement de culture considérable. La méthode scientifique allemande a conservé son autorité, je dirais presque son hégémonie européenne. L'admirable organisation de l'enseignement supérieur, au pays de Bopp, a maintenu l'ancienne primauté, que mettent en péril de si sérieuses émulations, dans les Universités de France, d'Anccleterre et des Etats-Unis. Au fond des écoles a redoublé d'ardeur

1. Traduites du français, de litalien, de l'espagnol, des langues Scandinaves, du tchèque, du grec moderne, voire même du monténégrin et du japonais, des pièces de théâtre de toutes provenances se voyaient jouées à la fois, en un court espace de temps, sur les scènes allemandes. Les auteurs français : V. Sardou,Hervieu, Donnay, Henri Lavedan, Capus, Porto-Riche, Emile Fabre,Brieux, y détiennent la grande faveur. Au début du siècle actuel, on relevait parmi les noms des auteurs étrangers les plus lus en Allemagne, ceux de : Sienkiewicz, Tolstoï, Zola, Gorki, du Suédois Gustave de Gejerstam, de Gabriele d'Annunzio, Marcel Prévost, Mirbeau.

2. Voir l'article-programme du premier fascicule d'une revue publiée en juillet 1002, à Cologne, sous ce titre : Die Kultur.

le goût des langues vivantes et de rinstruction pratique. Enfin, dans toutes les branches de la science, sciences naturelles, physiques, histoire, géographie, droit, linguistique, philosophie, se rencontrent encore, h chaque pas, une œuvre, une autorité allemande. C'est la source prodigue où s'alimentent toutes les recherches.

De l'Allemagne contemporaine nous sont venus : l'enseignement rénovateur des études antiques par les écoles de Boeckh et de Mommsen, le matérialisme scientifique de Bùchner, l'évolutionnisme systématique de Hœckel, le pessimisme de Schopenhauer, la morale de Nietzsche, l'exégèse de Strauss et de Bauer, la dramaturgie de Sudermann et de Ilauptmann, sans oublier la révolution esthétique de Wagner.

L'Italie a laissé pâlir son auréole artistique, depuis que, saisie tout à coup d'une sorte de vertige mégalomane, elle s'est en grande partie détournée des préoccupations purement intellectuelles pour se précipiter dans les rivalités de prépondérance extérieure et dans la lutte des idées sociales. Ces agitations fiévreuses n'empêchèrent pas de croître quelques talents vivaces. L'imagination et les genres qu'anime de son souffle cette immortelle faculté ont eu là, derechef, quelques heures brillantes. La poésie a recueilli les derniers accents de la voix faiblissante, mais encore énergique, de Giuseppe Carducci. Le roman, qui, depuis Boccace jusqu'à ]\Ianzoni, n'avait guère su revêtir qu'une

seule forme : celle de la simple nouvelle sans étude approfondie des sentiments, soit individuels, soit humains, a pris une importance et une diversité qu'il ne s'était jamais connues, sous la main de Foo-azzaro, de Gabriel d'Annunzio, de Mathilde Serao. Au théâtre, les auteurs pensèrent, un mo ment, avoir découvert dans Tafflux du naturalisme mille ressources pour la rénovation de leur art. Ainsi Giuseppe Giacosa s'en était inspiré dans ses Amouj^s douloureuses (1888), et son œuvre, succédant au pur romantisme de Paolo Ferrari, avait fait grand tapage. Les Moglie idéale de Mario Praga (1890), les Disonesti de Gerolamo Rovetta, procédaient de la même source; et, d'après cela, on avait cru à une renaissance de la scène italienne. Par malheur, on n'avait pas tardé à s'apercevoir que ces peintures réalistes de la vie sociale, transportées brusquement à la scène, n'avaient pas de valeur esthétique et ne pouvaient exercer une influence durable. En revanche, s'était levé, comme une étoile radieuse au firmament de l'art, l'heureux génie de cet artiste complexe, capricieux et instable qui s'appelle d'Annunzio.

L'Italie contemporaine, disons-nous, s'honore d'avoir porté au concours des gloires internationales les œuvres de Fosfazzaro et de Gabriel d'Annunzio. L'Espagne rappelle les noms déjà vieillis de Pedro-iVntonio Alarcon, de Campoamor, de Nunez de Arce, de Pereda, de Palacio Valdes ; elle proclame ceux d'EchesTarav, de Guimerà, de Perez Galdos, de Benavente^ Pourtant, on ne reconnaît

1. On pourrait, au passage, signaler la tentative poétique de

plus en ses veines appauvries les élans, les ardeurs de son évolution récente. Dans une atmosphère ctoufTante s'éploie le vol alourdi des idées. L'âme nationale ne vibre, ne s'émeut qu'à la surface. Quelques svmptômes caractéristiques s'indiquent plus qu'ils ne s'accusent dans les œuvres mêlées de l'imagination, tels que la persistance du naturalisme, — d'autres disent de l'érotisme, — la reprise du problème religieux et clérical, et l'avènement du roman politique. Sauf quelques rares éclairs sillonnant de lueurs fucraces les brumes de l'horizon, terne et languissante apparaît au regard de l'étranger la période qui va de 1885 aux premières années du siècle nouveau. Des voiles funèbres se sont étendus sur la malheureuse nation, tout à <:oup démembrée de son empire colonial dans les deux Océans, et, à l'intérieur, accablée d'impôts, réduite à un état de faiblesse qui rappelle les plus mauvais jours de l'époque de Charles IV. La double prépondérance du cléricalisme et du militarisme pèsent sur elle et l'écrasent. La vieille nation ibérique restera-t-elle toujours l'Espagne moyenâgeuse et picaresque, gothique et fanatique du passé, dont les mœurs féodales sont un anachronisme au seuil du XX* siècle? Mais rien n'est immuable. La révolution des idées l'aura fait tressaillir, elle aussi, comme elle a pénétré de force dans les couches profondes de l'autocratique Russie. N'était-ce pas hier, en 1901, que la représentation de VElectre, à Madrid, donnait le siornal tumultueux d'un mouvement de réaco

tion fortement prononcé contre la vieille tyrannie

Balart, qui, sans rompre avec le classicisme, aura introduit dans la se^uedilla une note inessavée.

monastique? En outre, il est apparent que l'âme espagnole, encore chargée d'intolérance^, s'est rendue plus humaine, plus accessible aux idées de pitié, de solidarité, de progrès, par l'effort et l'action, et que le souffle du nord l'a visitée. En lisant tel des derniers drames de Ferez Galdos, comme on se sent loin des espagnolades d'antan ! On croirait plutôt se trouver en présence d'un drame d'origine Scandinave que devant la pièce d'un des successeurs de Lope de Vega.

Jusqu'où n'a pas été cette répercussion de l'ibsénisme dans le monde latin, germain ou slave! Avec ses abus d'allégorisme, le penchant du maître norvégien à l'interprétation toujours étrange de faits très naturels, ses contradictions, ses paradoxes, son adoration contrite de la femme, digne pendant du culte idolatrique où versa Richard Wagner, cet ibsénisme, dont nous relevions la marque même en Espagne, aura répandu dans la littérature européenne bien des bizarreries et propagé une sorte d'épidémie intellectuelle, analogue à la manie d'affectation dont s'infatuèrent les dernières années du XVI® et les premières années du xvii® siècle. Tout donne à penser, néanmoins, que les pièces

1. N'étaient-ce pas les instincts cruels de la race qui se réveillaient dans l'âme chrétienne d'un Canovas, lorsqu'il martyrisait froidement les anarcliistes de Barcelone et présidait aux supplices dont la forteresse de Montjuiclie fut le sanglant théâtre? Et les mêmes sentiments « chrétiens » empêchaient-ils le général Polavieja de faire fusiller les Philippins prisonniers, ouïe général Weyler d'organiser, à Cuba, ses horribles camps de concentration, qui soulevèrent l'indignation du monde entier?

cl'Henrick Ibsen, lorsqu'elles auront été sufTisamment éclairées au jour d'une critique saine et judicieuse, laisseront derrière elles un certain nombre de fiofures, excellents symboles de notre modernité, et que Nora, Solness (l'étonnant constructeur Solness), Hedda Gabier, Oswald, Brand et Stockman apparaîtront, dans l'avenir, comme des allégories frappantes de l'individualisme inquiet, du désir de liberté sans bornes, des crises de mysticisme et des névroses morales qui auront travaillé les imaginations de notre temps.

C'est du Nord qu'est parti le signal du renouvellement de l'art dramatique, devenu cette mise en scène toute moderne de la vie intérieure, à laquelle on reprochera demain, sans doute, de manquer d'action, de ressort, de théatralité. En outre, beaucoup de poèmes ou de romans contemporains reflètent l'anxiété mélancolique si fréquente chez les poètes suédois et norvégiens^ A l'heure où nous écrivons, en dehors d'Ibsen, de Bjœrnson, d'Ola Hansson, de Strindberg même, la Scandinavie est entrée dans une période d'épanouissement comme on en a peu d'exemples dans l'histoire des lettres

Mais comment tout dire, tout abréirer?

On aurait à insister davantage (car nous n'en avons tantôt qu'effleuré le détail) sur l'extraordinaire expansion du génie slave soudainement ravivé aux

1. Si sensible également, pourrait-on ajouter, chez d'autres écrivains du Nord, entrés depuis peu dans la grande réputation européenne : des Slaves, Maxime Gorki et surtout l'admirable poétesse polonaise Marie Konopnicka.

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sources primitives; sur rinfluence du tolstoïsme, qui aura été, comme le darwinisme sous d'autres latitudes intellectuelles, l'un des facteurs les plus puissants de l'imagination moderne ; sur l'action novatrice poursuivie au théâtre par les continuateurs ou les émules du grand Ostrowski et d'Alexis Poteickhine; et très particulièrement sur les réserves infinies que garde aux romanciers, aux observateurs de demain, l'étude des malaises profonds de la Russie actuelle, en ses besoins d'affranchissement, avec ses aspirations vers le droit et la liberté, ses agitations latentes, avant-courrières des brusques conflits et des âpres luttes qu'y produiront fatalement les conséquences d'un énorme déclassement social.

Il y aurait à décrire avec un intérêt presque égal l'évolution imprévue delà pensée tchèque, le réveil singulier et très caractéristique de la Bohême ressaisissant, grâce au talent de ses écrivains de tout ordre, la pleine indépendance de sa langue et de son esprit national. Opprimée au xvii® et au xviii® siècle par la contre-réformation catholique, on l'avait vue, dans la première moitié du xix®, reprendre hautement avec Jean Kollar, Ladislav Celakowsky, Wenzel Hanka et le savant Safarik, la suite de ces libres traditions. Après 1848, le romantisme attardé de Joseph Fric, de Neruda, de Yiteslav Halek, promoteurs de la seconde renaissance tchèque, manifestait que la gloire de Byron, de Pouckhine et de ^Nlickiewicz s'était répercutée, par des échos sonores, sur les bords de la Ylatava. On ne devait plus rétrograder. La langue de Jean Huss et de Palacky avait rompu les derniers liens dont Tenser-

rait la domination austro-allemande. Prague était redevenue le centre d'une activité spirituelle très intense, très autonome. Des écrivains nationaux d'un tempérament épique, comme l'universel Zeyer et le fécond, l'inlassable Jaroslav Vrchlicky, et d'une nature essentiellement slave, comme Svatopluk Cech, apparaissaient à leurs compatriotes égalables aux plus belles intelligences de TOccident, aussi bien qu'à leurs yeux une romancière telle que Caroline Svietla (M™^ Musakova) semblait tout à fait digne d'être appelée la George Sand de la Bohème ^ En ces terres submergées du panslavisme espérant étendre partout, comme un déluge, son empire et sa prépondérance, les Serbes et les Bulgares admettraient mal qu'on passât auprès d'eux sans les voir, multipliant les établissements scientifiques, les journaux, les écoles. Belgrade, Sofia, Philippopoli, n'étaient, il y a trois quarts de siècle, que des villages barbares. On les regarde, dès à présent, comme des fovers d'instruction. Là où naguère ne se rencontraient que des jargons épars et impuissants, sans cohésion ni lien historique, a revécu, à Belgrade, à Zara, à Cettigné, un idiome compact, rappelant avec un légitime orgueil les trésors de sa poésie populaire, entretenue et renouvelée sans cesse, depuis une longue série de siècles, par une constante fidélité aux mœurs, aux légendes, aux croyances du pays. Une langue commune

1. Parmi les noms les plus récents des letti-es tchèques signalons encore l'auteur des Flambeaux du passé, Simacek ; un nouveau AValter Scott tchèque et le continuateur habile delà manière de Havsla, Aloys Jirasek; un psychologue ingénieux, Kronbauer; le romancier, critique et polémiste Vaclav Hladik, par-dessus tout épris de belle littérature cosmopolite, etc.

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reconstituée s'est imposée à toutes les provinces yougo-slaves, qui non seulement s'est rendue, grâce à l'affranchissement de la Serbie et du Monténégro, l'une des langues politiques de l'Europe orientale, mais aussi l'organe florissant d'un renouveau de littérature, digne de s'ajouter aux chants admirables des rapsodes de la Serbie*.

Il ne semblerait pas moins curieux de suivre les efforts des Grecs lettrés de cette fin de siècle, s'appliquant à renouer la chaîne de la plus antique e\ de la plus glorieuse des traditions. Car, depuis le jour où ils se sentirent renaître à l'air vif de la liberté, les Grecs n'ont pas manqué à leur destinée. Les luttes auxquelles ils se sont livrés entre eux, soit pour attaquer, soit pour défendre la langue populaire, ont tourné à son avancement et à sa perfection. Quelle juste fierté pour beaucoup de ceux-là,

1. Le serbo-croate a une histoire littéraire. On en possède des documents, remontant en deçà du xiii' siècle, et aujourd'hui même il a son mouvement propre, dont Belgrade et Zagreb (Agram) sont les deux centres principaux. En dehors de la poésie populaire proprement dite, continuel mélange d'exaltation aventureuse et de croyance naïve, d'héroïsme continuellement en action et d'idéalité rêveuse, la littérature illyro-serbe connut de beaux jours, du xv" au xvii* siècle, lorsque Raguse, en Dalmatie, s'honorait de posséder le tendre Derjiti, l'austère Mavro-Vetranitj, puis Jean Gundulitz et Palmatitj. Au xviii*, Goethe appelait Milutinowitch son héritier oriental. Et la grande exaltation libérale qui se produisit vers 1830, dans tous les pays slaves du Centre et du Sud, donna une impulsion très marquée au mouvement intellectuel. C'est depuis l'initiative heureuse de Gaï et de Vouk Stephanowitch que les Croates ont adopté le serbe comme idiome officiel. Demeter le dramaturge, dont on a comparé la muse à celle de Pouckhine; Lublotitj, connu pour ses ballades originales; Ostrajinski, un écrivain devenu classique de son vivant; Sima Mile* tinovitch, Subbotitch, Zmaj-Jovan-Jovanovitch, d'autres encore plus récents, ontgrandement contribué à affermir ensuite le triomphe de cet idiome, qui a donné enfin à la nation serbe son unité philologique et littéraire.

poètes, critiques, romanciers ou publicisles de talent, d'avoir à reproduire sur des sujets modernes l'idiome d'un Thucydide ou d'un Xénophon !

Et, quand on aurait résumé tous ces efforts, on n'aurait encore rien dit de la vive recrudescence de lame hongroise au xix° siècle, où les noms déjà lointains de Vœrœsmarty et de Petœfi revivent dans l'illustration des Cziki, des Doczy, des Eotvos et de l'universel Jokai. On n'aurait pas mis en ligne de comparaison avec l'énorme afïlux du travail européen et américain les contributions inattendues de l'esprit asiatique, de l'esprit japonais surtout. Le Japon est le pays de la terre où se publient le plus grand nombre de livres*. Que dis-je? Sa jeune littérature déborde les frontières, et chemine ambitieusement par le vieux monde. Elle pénètre jusqu'en Europe. N'a-t-on pas des traductions françaises, allemandes, italiennes, assimilant à nos goûts, h nos curiosités, les productions les plus singulières d'un Riutei Tanehiko, l'Alexandre Dumas du Nippon^?

1. L'activité des maisons d'édition, au Japon, est prodigieuse. Un seul exemple. On a commencé de publier, en 1903, chez l'éditeur Schuppan Karsha, de Tokio, à raison de dix volumes par mois,, une encyclopédie bouddhiste, devant comprendre 360 volumes et 72,000 pages!

2. La prétention de ne rien oublier nous mènerait vraiment trop loin... Nous ne pouvons que signaler à des curiosités exotiques : l'intérêt qui s'attache à l'indestructible vitalité de la poésie arménienne (ix'-xx' siècle, de Grégoire de Narek à Tchobanian), se maintenant tenace, invincible, malgré les détresses sans nom d'une race malheureuse, perpétuellement opprimée par tous ses dominateurs (voir la publication, en français, de quelques poètes arméniens, trad. d'Archag-Tchobanian, introd. de G. Mourey, 1903) ; — mentionner le réveil imprévu de l'imagination arabe, sur les bords du >«il, — et simplement attirer l'attention sur le mouvement intellectuel néo-turc qui, commençant avec Je savant universel

Il n'est guère d'année où ne se révèlent, en quelque sorte, des régions intellectuelles inconnues, où ne sortent de l'ombre des coins de littérature i^norée, comme pour répondre de partout au spectacle de tant de nations neuves qui brusquement ont jailli

et inoculateur d'esprit Ahmed-Midhat, celui qui se faisait appeler le Voltaire ottoman, avec son disciple fidèle Nadjé et le poète Kémal-Bey, pour arriver au très composite écrivain Halid Zia, se fermerait sur de certaines écoles de décadentisme oriental, assez singulières à considérer, en leurs essais d'assimilation musulmane de l'esprit parisien.

Si, par faute de place, si, par crainte que l'excès des détails no vînt à jeter quelque confusion dans les lignes générales d'un tableau déjà trop chargé, nous n'avions dû laisser de côté les développements pleins d'abondance des jeunes littératures sudaméricaines, il nous aurait paru piquant de rechercher comment le Mexicain Gutierrez IS'ajera, et Lugones, et Dario, supporteraient la comparaison avec les meilleurs poètes vivants de France, d'Italie et d'Allemagne; ou jusqu'à quel point il serait possible de comparer, pour l'originalité et la complexité de son génie, l'infortuné Cubain José Marti à l'Anglais Garlyle.

Et nous aurions eu plaisir particulier d'esprit à constater l'abondance productive du Venezuela littéraire, — patrie d'Andrès Bello, — comme de la République Argentine, oii la progression de la culture nationale s'accuse de jour en jour, en même temps que l'influencent profondément, d'autre part, les souffles venus, par delà les mers, des côtes de France.

Enfin, aux rénovations les plus récentes des Muses portugaises nous aurions dû annexer le contingent considérable des oeuvres brésiliennes. Nous eussions eu à retracer le développement des trois générations (de 1830 à 1860, de 1860 à 1875, et de cette dernière année jusqu'aux environs de 1900) qui ont contribué à l'éclat de l'Athènes brésilienne, San-Luis de Maraiion, c'est-à-dire à signaler, pour la première : le poète Goncalvès Dias, l'historien Antonio-Henriques Real, le publiciste Juan-Francisco Lisboa et le Virgile brésilien Otero Mendez; pour la seconde : Almaida Braga, le dramaturge Joaquin Serra, le romancier Sabas de Costa et les lyriques Franco de Sa et Dias Garneiro; pour la troisième : le maître de l'école naturaliste sud-américaine Azevedo, puis Celso Magalhaes, HugoLeal, Teofilo Dias, Raimundo Gorrea, etc.

du sol, soit en Europe, soit en Amérique. Et toutes ces idées s'entre-croisent, s'entre-mélent, pour former une sorte d'esprit international, épars sur le monde.

Ainsi que nous le remarquions tout à l'heure, les différentes littératures, en se repliant sur leur passé, chacune selon ses forces et ses qualités natives, auront essayé sincèrement de sauvegarder leur intégrité foncière et d'opposer une digue au flot du cosmopolitisme qui les entraîne. Cependant, elles se touchent et se pénètrent sans cesse. Quelque résistance qu'elles y apportent, elles n'échappent point, elles ne peuvent échapper aux mille contacts d'une civilisation en perpétuel déplacement. N'a-t-on pas vu, sans parler du Norvégien Ibsen et du Russe Tolstoï, qui appartiennent déjà au passé, l'Italien d'Annunzio, l'Anglais Kipling, la Sud- Africaine Olive Schreiner, le triomphant Polonais Sienkiewicz et le non moins heureux Français Edmond Rostand recevoir, au cours des mêmes années, l'hommage universel des lettres?

C'est la littérature européenne qui, s'adjoîgnanl les progrès rapides du continent américain, s'achemine vers la littérature humaine et mondiale. De communes idées courent, circulent à travers pays, diffuses et incoercibles, sous la diversité des aspects que leur composent les modifications des tempéraments ou des climats. L'individualisme se dénom-

1. On explique le succès démesuré de Sienkiewicz par la manière habile dont l'auteur de Quo vadis ? a compris le roman historique, en s'attachant moins à la réalité des faits qu'à la peinture du milieu social, matériel et intellectuel, comme l'ont fait Walter Scott en Angleterre, Alexandre Dumas en France, et Wilibald Alexis en Allemagne.

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mera indifféremment, en Allemagne ou ailleurs, la doctrine de Nietzsche ou la doctrine d'Ibsen. En Italie, d'Annunzio l'appellera le vrai sens de l'être. Pour la Suédoise inspirée EUen Key, ce sera la voie d'élection menant à l'état meilleur, où l'humanité sera plus féconde, plus grande, plus heureuse. Ici ou là, c'est toujours la même impression intense d'une énergie supérieure, d'une volonté persévérante dans laquelle se révèle, portée à sa plus haute puissance, l'exaltation individuelle^ Parallèlement, l'humanitarisme et le rédemptorisme de Tolstoï pé nètrent de leur influence les esprits les plus positifs du Nord et du Midi. Le mot d'ordre, hier, était la science absolue, sans atténuation d'idéal. Aujour d'hui, la dominante des œuvres est la sympathie passionnée; les cœurs froids se sont amollis, fondus en des sentiments de pitié, d'humanité^, de solidarité universelle. Et, à travers ces larges courants d'inspiration romanesque ou dramatique, voyagent par le monde, dans les livres et les journaux, des questions d'ordre international sans cesse reprises, comme le socialisme ou le féminisme .les g-uerres coloniales, l'émigration, le désarmement, la fièvre de l'or.

1. Remarquons, par réminiscence, que cette exaltation de l'individualisme n'est qu'un retour — avec un sens moral mieux défini — aux aspirations du xvi' siècle, lorsque l'humanisme de la grande Renaissance italienne tendait à cultiver la plante humaine de telle sorte qu'elle atteignît au maximum de sa force et de sa beauté, et poussait jusqu'au paroxysme, sous le nom de vlrtà, légotisme esthétique.

2. La littérature démocratique l'emporte presque partout sur la littérature aristocratique, en Angleterre même, où, sous l'impulsion d'un rival de Balzac, l'auteur des Tragic comedians, le roman a subi une transformation complète en abordant les questions so« ciales, qu'il avait jusqu'alors évitées avec une certaine prudence.

A la rigueur, on pourrait, dès l'heure présente, reconnaître en sa synthèse énorme les caractères collectifs de cette « Welt-Literatur », quelles que soient la changeante mobilité des formes et la masse prodigieuse des écrits. Le large développement des sciences historique et critique ; l'apport considérable de l'élément scientifique dans l'œuvre d'art ; la raréfaction de la poésie véritable écrasée par la toute-puissance du roman, en France, en Angleterre, en Amérique, dans les pays slaves et Scandinaves, partout l'élargissement des instincts égotistes et leur fusion graduelle en des sentiments de générosité et d'altruisme; la prédominance, à la scène et dans le livre, de ces ressorts d'action et d'émotion sur les intérêts passagers de la personne ou du moment; la tendance très accusée du drame et du roman à se préoccuper surtout des problèmes sociaux, à « socialiser » la littérature; l'universelle inquiétude morale imprimée par les idées de réaction de l'Américain David Thoreau, des Anglais Henry Georges et Ruskin, de l'Allemand Nietzsche, des Slaves Tolstoï et Gorki, et ressentie en présence d'une civilisation extrême, avec ses conséquences illimitées^ : voilà autant de signes, autant de symptômes généraux, qu'on pourra relever demain, comme étant les caractéristiques les moins confuses de ce présent monde, entraîné dans l'orbite vertigineuse de la culture moderne.

1. Déjà, ce cri contre la civilisation et ses effets sur le monde avait été poussé par un écrivain anglais, Charles Hall, dans un ouvrage publié vers 1805 et réimprimé en 1849. (Voir dans la revue hollandaise Gids, nov. 1902, un article de H. P. G. Quack.)

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