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CONCLUSION

I. — La première idée qui se dégage de lliistoire prodigieusement chargée des littératures. — Instabilité des œuvres et des noms. — Ce qui ne meurt pas, — Les résultats les plus évidents du travail de tous.

II. — Caractères communs aux grands mouvements intellectuels.

— Unité de physionomie des époques littéraires.

IIL — Inspirations générales, fonds d'idées premières et collectives où s'est approvisionné de tous temps l'esprit humain. —

IV. — L'apport de chaque peuple dans le courant universel, sans qu'il en résulte, nulle part, de primauté absolue.

V à VU. — Sur ce droit de précellence, que se disputent entre elles les différentes civilisations, anciennes ou modernes. — 11 ne saurait être, pour aucune, un privilège permanent et exclusif. — Grandeur et déclin des littératures tour à tour prédominantes. — Mérites respectifs des unes et des autres ; leurs avantages et leurs imperfections relatifs. — L'imagination orientale ; son prestige et ses faiblesses. — Le génie grec et ses lacunes.

— L'esprit français. — L esprit italien, espagnol. — La pensée allemande. — Les facultés anglo-saxonnes. — Le tempérament littéraire des Slaves.

VIII à IX. — Dépendances mutuelles des littératures; leurs continuels échanges et les imitations réciproques.

X à XI. — Distinctes d'origines et de caractères; on les verra se fondre de plus en plus dans le sein de l'unité. — L'œuvre actuelle de resserrement et de concentration. — Sur l'avenir des langues et des littératures.

La statistique des œuvres. — Ce qui reste du travail de tous.

Au terme d'une exploration si laborieusement poursuivie à travers le monde de la pensée, dans tous les acres et sous toutes les latitudes, une im-

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pression nous demeure, mélancolique et saisissante.

A voir se succédant sans fin ni trêve tant d'œuvres un moment dites impérissables et bientôt éparpillées, combien semble illusoire la réputation des lettres! Que d'auteurs! que de livres tombant les uns sur les autres dans les abîmes du passé ! Celui qui voudrait se faire l'historien des naufrages littéraires aurait à mesurer la plus longue et la moins aisée de toutes les tâches.

Trop diverse est la fortune des œuvres. Les unes, après avoir eu des commencements pénibles et obscurs, s'élèvent insensiblement avec le cours des siècles et prennent possession de l'avenir : les créations de Dante, de Milton, de Camoens, de Cervantes, sont l'honneur de leur temps, qui les méprisa. Les autres, qui d'un seul bond ont conquis la vogue et les applaudissements, s'écoulent sans éclat, sans bruit, et il n'en resterait rien si de studieux investigateurs ne venaient recueillir ensuite ces cendres d'une oloire fusfitive et leur rendre une seconde apparence de vie. L'histoire littéraire est pleine de considérations attristées sur le destin des livres perdus, méconnus, oubliés. Salomon avait écrit trois mille paraboles et cinq cents cantiques; il avait composé, dit-on, des traités de toutes les plantes et de tous les animaux; et il se plaignait lui-même que l'ont fit des ouvrages sans fin. Les siens se sont perdus, comme ceux des Egyptiens, des Svriens et des autres Orientaux. Que de débris illustres jonchèrent le sol de l'antiquité M Cherilus

1. La bibliothèque des Ptolémées contenait 700,000 volumes, qui furent détruits par César, lors de la prise d'Alexandrie. Celle

de Samos, au début de ses Poèmes persiques, se lamentait sur rinconvénient de venir tard. Depuis Andronicus jusqu'il la venue d'Horace, chez les Romains, on ne cessait de citer, de glorifier, avec Plante et Térence, un Pacuvius pour sa science, un Accius pour sa force, un Afranius pour son génie comique, un Cécilius pour son abondance et sa vigueur ; on ne connaissait pas d'autres poètes, on n'apprenait qu'à leur école. Où sont, avec ceux-là, chez les Latins encore : Saleius Bassus, jTerentianius Maurus, Secundus Maternus, Romanus, Passienus, dont leur siècle vanta la veine? On n'a presque rien gardé de Varron, qui a écrit sur presque tout. Et, dans le second âge impérial, que de Pétrones et de iMartials de bas étacfe sont ignorés de nous, pour les deux seuls épicuriens de ce nom qui survivent!

Mais allons plus avant. Franchissons les distances, si nous voulons nous épargner les longueurs d'une énumération fastidieuse. C'est au xv*^ siècle. Erasme domine et résine sur les intelli<]^ences. Les contemporains l'ont investi d'une royauté pour ainsi dire universelle. Aujourd'hui, plus de la moitié de son œuvre a péri sans espoir de résurrection. L'intérêt de ses polémiques s'est refroidi autant qu'il était possible. jSes thèses sur l'enseignement ont été surpassées de vieille date, et les plus littéraires de ses pages, dont il faut aller chercher le sens dans le vocabulaire d'une langue morte depuis bien des siècles, ne se réclament d'aucune patrie,

de Pergame, composée de 200,000 volumes tous différents, offerte par Antoine à Cléopàtre, disparut en même temps que le Sérapeion, sous le règne de Théodose.

dans notre Europe moderne. Charron, qu'on appelait un divin homme; Bodin, qu'on égalait aux sages de l'antiquité, sont singulièrement déchus de leur étage de gloire. A quel souvenir parle encore le nom de Madelent, l'excellent poète latin, « notre unique Horace »? s'écriait Naudé. A quelle lecture se rappellent les élégances latines du grand humaniste écossais George Buchanan, qui se voyait comparé aux Salluste et aux Virgile? En France, parmi les beaux-esprits du grand siècle, Boisrobert et le chevalier de Méré passaient pour d'importants distributeurs de renommée. Qui connaît, h présent, les vers de l'un et le badinage de l'autre ? ou combien de lecteurs trouveraient encore d'Ablancourt et Patru, et le grand Arnault luimême? La postérité ne trouble guère les cendres de ces morts illustres, poètes et raisonneurs qui charmèrent les loisirs du bel âge philosophique : Gentil-Bernard, Colardeau, Boufflers, d'Argens, d'Holbach, la Motte-Houdard, et, plus près de nous Chênedollé, Fontanes, Arnault, Duclos, d'Alembert, iNIarmontel, s'en sont allés où se perd tout ce qui n'est point la grandeur et le génie. Prévost avait écrit plus que Voltaire; il est moins lu que Lesage. Les libraires demandaient à tout venant, parmi les romanciers, du Prévost, comme ils réclamaient jadis du Saint-Evremond. Ses inventions ne seraient plus ni assez piquantes ni assez neuves pour nous. Sans la fortune extraordinaire d'un court épisode de l'histoire du cœur, Manon Lescaut, il ne resterait de lui que son nom. Alexandre Dumas a signé près de six cents volumes. Malgré tant d'esprit, de verve et de belle imagination semés

au vent, roubll a recouvert presque entièrement, comme sous une énorme montée de sal)le , cette pyramide de livres. Que serait-ce s'il fallait relever, dans le nécrologe des lettres, après des noms consacrés, tant et tant de petites réputations extorquées par charlatanisme ou par surprise! Beaucoup d'auteurs, à leurs débuts, furent tentés, en écrivant leurs ouvrages, de les croire immortels. Tous les premiers, en les relisant, ils s'aperçurent qu'ils ne s'en souvenaient plus eux-mêmes.

A l'heure actuelle, le plus grand obstacle au clas sèment des noms, des œuvres et des idées, est la surabondance inouïe et toujours croissante de la production. Jamais conditions ne parurent moins favorables à la juste répartition des talents, de par le monde. La critique, trop souvent ravalée dans les feuilles quotidiennes au rang d'un simple prospectus, a perdu le meilleur de son autorité. Et le public, en général, ne sachant plus à qui entendre dans la foule de ceux qui le sollicitent à la fois, se laisse gagner par l'indifférence. D'autre part, la concurrence des périodiques porte au livre des coups sensibles. Il en est maintenant pour la France comme pour l'Angleterre, l'Allemagne, les Etats- Unis : le magazine s'est fait l'heureux rival du roman et du recueil de vers^ C'est partout le triom-

1. Pour la seule Angleterre, je relevai qu'en 1902 le nombre des journaux allait au chiffre de 2,457, et celui des magazines à 2,4SG, dont 503 exclusivement religieux. En 1846, il n'y avait guère plus de 200 magazines.

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phe des presses rotatives, des compositions rapides, des tirages à bon marché ; et, pour les trois quarts des hommes, le journal, avec ses informations hâtives et sa littérature appropriée, paraît une lecture sufîisante.

Cependant, il sen faut que le nombre des ouvra- £fes diminue sur le marché de la librairie internationale. Le flot monte toujours, aussi lourd, aussi chargé. On ne peut plus feuilleter tous les livres, on peut à peine les compter. Le mouvement, pour cela, ne s'arrête ni ne se ralentit. Et chacun mène sa tache, aujourd'hui comme hier; le poète rime, le romancier raconte, le philosophe s'épuise à faire pénétrer dans les consciences rebelles à cet enseignement les théories du Beau, du Bien, du Vrai, de l'Idéal; le philologue s'enfonce dans l'étude des langues, des mythes et des religions; le critique, en son âme désolé de n'exercer qu'un ministère ingrat, analyse, juge, énumère, annonce; l'historien accumule les monographies; le journaliste brasse à la grosse les on-dit, les opinions du moment; et, sans interruption aussi, tous leurs labeurs vont s'enfouir dans ces catacombes littéraires qu'on appelle des bibliothèques publiques.

Il sort des auteurs de partout. Ils pullulent, d'un bout du monde à l'autre, les gens de lettres et les produits littéraires. Le seul Japon publie jusqu'à vingt-cinq mille volumes à l'année. L'Allemagne n'est pas de beaucoup en reste sur le Nippon, quant à la valeur numérique; et l'Angleterre et la France viennent au second rang ; la Hollande, le Danemark, la Norvège et la Suisse passent au troisième, la Pologne et la Suède au quatrième, lltalie

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au cinquième, et après, la Russie. On fournirait la-dessus, en consultant les statistiques, des totaux propres à terrifier limagination'.

Le passé nous révèle des exemples nombreux et curieux d'incontinence littéraire. Les six mille traités de Didvme, les six cents traeri-comédies d'Alexandre Hardy, les dix-huit cents pièces en vers de Lope de Vega, les innombrables compilations d'un Belleforest, dont l'excès de facilité gestatrice poussait h dire qu'il avait un moule à faire des livres, l'intempérance de plume d'un Kotzebue, d'un Krazewski, d'un Gleich, d'un Restif de la Bretonne ou d'une M™'' de Genlis, et de maints autres, sont dans la mémoire des lettrés. Un romancier médiocre du xix^ siècle, le marquis de Fondras, était affligé d'une fécondité telle qu'en l'espace d'une année il fit paraître jusqu'à trente volumes. En revanche, dans les temps classiques, beaucoup d'écrivains se faisaient honneur de leur sobriété. Heureuse époque, celle du xvii° siècle, où le talent avait des loisirs, où tout à son aise il pouvait vivre avec ses pensées, « polir et faire reluire ses mots )) ! L'étude occupait et remplissait la jeunesse d'un La Bruyère; et il n'avait pas trop de la maturité de son âge pour façonner et parfaire un seul ouvrage, qui, par un juste retour, lui assurait une renommée immortelle. Tel génie, grec ou latin, n'a laissé qu'un

1. On estime que, dans le monde entier, paraissent environ 75,000 livres nouveaux par an. Sur de certaines bases approximatives on a calculé que la circulation universelle des ouvrages existants représenterait un total de plus de trois milliards de volumes; en établissant que chaque liAre nouveau aune édition moyenne de 1,000 exemplaires, ce total effrayant se trouverait donc accru, annuellement, de 75 millions.

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feuillet : il flotte encore sur l'abîme des temps. Mais, aujourd'hui que la fonction d'auteur s'est transformée en un véritable métier, devant fournir à son homme le vivre et le couvert, la facilité de production est devenue un accident des plus communs. Depuis Balzac, Dumas, Eugène Sue, sans parler d'un Ponson du Terrail, les travaux des seuls romanciers français, entassés les uns sur les autres, composeraient une pyramide merveilleuse de hauteur*. Les liçriers modernes produisent bon an mal an la matière de deux volumes, quelques-uns davantage. Il ont à peine vu sécher l'encre de la dernière page d'un livre qu'ils en recommencent un autre, sans prendre toujours le soin de se renouveler. Ils y vaquent avec une sorte de régularité bureaucratique.

Ajoutez à cela les mille et mille volumes ou opuscules que font naître couramment l'actualité politique ou sociale, le besoin d'occuper l'attention ou le pur snobisme d'une foule d'auteurs sans lecteurs, que poussent dans la carrière le hasard des circonstances, des relations ou de la parenté, quelquefois aussi l'embarras du choix d'une vocation, ou plus rarement des élans sincères et des aptitudes vraies, et vous aurez une vague idée de ce débordement.

A qui vont tant de pages imprimées?

1. Parmi les contemporains viendraient grossir la liste, entre autres, le romancier hongrois Jokai, dont l'œuvre écrite a les proportions d'une montagne, le vaillant auteur tchèque Vrchlicky, et le non moins vigoureux producteur belge Camille Lemonnier.

En vérité, le moncrc intellectuel s'encombre terriblement. Les archives du passé se refusent à emmagasiner la multitude de feuilles volantes qui voulurent être des monuments. Le cerveau humain, qu'on charge d'en recueillir les souvenirs confus, ne s'est pas agrandi en proportion de cet accroissement indéfini. L'histoire doit être hâtive. Sa besogne s'alourdit chaque jour ; elle n'a ni le temps ni l'espace nécessaires pour tout dire ou pour tout conserver. Elle va d'une course rapide aux faits les plus saillants, aux noms les plus gros, aux synthèses les plus brèves; elle taille, coupe, élague, et laisse retomber derrière elle un émiettement énorme.

Pourtant, comme nous l'avons dit déjà, rien ne s'anéantit absolument du labeur de tous, ce labeur ne dùt-il, en somme, que se condenser dans l'expression la plus réduite d'un fait ou d'une idée. Il en résulte, pour le moins, la trace d'un courant intellectuel, le symptôme d'une influence, le détail concret d'un effort plus marqué, ou quelque élément de comparaison, ou quelque donnée d'ensemble, dont la suite et l'enchaînement formeront la matière historique. Si tant de réputations viagères s'évanouissent, sitant de pensées isolées se perdent jusqu'à ne sembler plus perceptibles dans l'afflux des pensées environnantes, il n'en est pas de même du travail continu dont elles ont aidé, séparément, à composer de siècle en siècle l'expression changeante et synthétique. Chaque artisan des let-

très, en ajoutant un écho, si faible soit-il, aux mille voix bruissantes qui, parties de mille points opposés, viennent h s'entremêler dans un indistinct murmure, chacun de ceux-là , dis-je , concourt, pour sa part, à établir la moyenne d'une époque, à préciser le tour d'idées et de sentiments en faveur, la marque signalétique, la formule, en un mot, à laquelle la reconnaîtront les yeux de l'avenir.

Des faits généraux. — Unité de physionomie des époques littéraires.

Ce sont quelques-uns de ces résultats généraux que nous allons nous efforcer de mettre en évidence, avant de conclure.

Toute époque littéraire a son unité de physionomie. « A de certains moments, nous dit Taine, apparaît une forme d'esprit originale, C|ui produit une philosophie, une littérature, un art, une science , et qui , ayant renouvelé la pensée de l'homme, renouvelle lentement, infailliblement, toutes ses créations. » Quand cet art a donné toutes ses œuvres, ajoute-t-il, cette philosophie toutes ses théories, cette science toutes ses découvertes, ils s'arrêtent; et une autre forme d'esprit prend l'empire.

Ou ce sont des courants passagers, des séries d'imitations systématiques, qu'on voit procéder là temporairement, d'une manière exclusive et par l'effet d'une mode établie. C'est ainsi qu'en France le xvii^ siècle nous apparaît d'un bloc avec sa poétique complètement renouvelée des Grecs et compli-

quée d'une double manie d'hispanisme et d'italisme. Au xviii^, tout s'imprègne de la philosophie nouvelle. Le poète, l'auteur dramatique, aussi bien que l'historien, le grammairien ou le rhéteur, chacun se pare de l'étiquette en vogue* : il semble que tous les livres soient fondus, coulés dans un môme moule.

A quelque temps qu'on se reporte, soit à la série de synthèses mystiques qu'on appelle l'époque alexandrine et chrétienne, soit à la série de floraisons mythologiques qui se rencontre aux origines de l'Inde, de la Grèce et de la Germanie, soit h la période de créations spontanées qu'on appelle la Renaissance, soit à celle de classification oratoire qu'on nomme l'âge classique, soit aux heures d'immense surexcitation intellectuelle qui suivirent l'avènement du romantisme : ce qu'on y constate d'abord, c'est le règne d'une certaine conception dominatrice, dont les variations reflètent l'histoire des œuvres et des hommes.

Par exemple, au moyen âge, l'innombrable succession de chansons de geste, de fabliaux, de lais.

1. De même, pour descendre du général au particulier, c'est une loi de tous les temps que lorsque des poètes immortels ou d'un prestig-e épliémère ont été l'admiration ou « la chimère » de leur temps, ils laissent sur l'imagination publique des teintes dont celle-ci reste colorée. Chaque époque a son poème ou son roman en titre, dont il se tire de nombreuses « contre-épreuves », comme il en fut au xvi" siècle avec VArcadie de Guarini, la Diana de Montemayor, VAstrée de d'Urfé, comme il en a été au xvii= de la délie de M"° de Scudéry, au xviii" de la Nouvelle Héloïse de Rousseau ou de la Clarisse Uarlowe de Richardson, et, au tournant de 1 époque, du Werther de Gœthe, dont 1 Europe entière s'engoua ; puis, au xix', de la Boi'anj de Gustave Flaubert, et peutêtre, au xx", du Quo vadis? de Sienkiewicz, qui fomenta la production de toute une littérature de romans historiques.

qui, sous des formes presque identiques, pullulèrent en France, en Italie, en Espagne, en Allemagne, en Angleterre, a confirmé l'unité profonde des nations occidentales.

Pendant la Renaissance, on assiste à l'éclosion de ce génie artistique et poétique, né en Italie, porté en Espagne, et, avec différents caractères, transplanté en Angleterre et en France, qui assura l'indépendance de la pensée et reconstitua les principes de la science. Avec Malherbe et Dryden, c'est l'esprit oratoire et classique du xvii® siècle, sur lequel se greffera la philosophie du xviii®. Il s'arrêtera au bout de deux cents ans, ayant porté tous ses fruits, poli l'Europe, et, par une répercussion bien imprévue, soulevé la Révolution française. De même, le génie philosophique allemand, qui s'est manifesté vers la fin du xviii^ siècle, a entraîné les esprits dans une phase générale de rénovation, créant une métaphysique, une théologie, une littérature, une linguistique nouvelles, ravivant toutes les sources de la pensée moderne, et poursuivant jusque dans les sciences son évolution féconde. Enfin, de nos jours, on aura vu le complexe xix® siècle flotter du classicisme au romantisme, des romantiques aux parnassiens et aux « plastiques », des amants de l'art pour l'art aux disciples violents du réalisme et de l'impressionnisme, du culte des anciens à la glorification des chefs d'écoles les plus récents, des Grecs aux Allemands et des Allemands aux Scandinaves.

Issues de tant d'origines diverses, ces productions collectives se fondent et s'abrègent encore sur des points essentiels, où convergent toutes les

<lémarches de l'esprit et du cœur. Des ensembles de faits et des c;rou:5ements d'idées en résultent, qui constituent l'héritage commun de 1 humanité; et les éléments psychologiques auxquels ils se rattachent sont comme les causes générales des opérations de l'intelligence, sans distinction de lieux ni de dates.

Ainsi, de môme que deux substances entrent dans la constitution de l'homme, l'esprit et la matière, l'intelligence et le corps, il y a également deux littératures, deux histoires, deux philosophies : l'histoire, la littérature, la philosophie, selon la réalité matérielle; et l'histoire, la littérature, la philosophie, selon l'esprit ou Timagination pure.

Tout âge littéraire a ainsi ses deux grandes écoles : celle-ci manifestement spiritualiste, celle-là plus éprise des sens et de la nature ; et nous les voyons oscillant à travers les siècles dans leur prédominance respective, se reproduisant avec une régularité presque infaillible, et s'équilibrant beaucoup moins par les qualités contrastantes des œuvres que par les balancements perpétuels du goût et des opinions*.

On a représenté d'une manière fort juste le mouvement total des civilisations comme TefFet d'une force permanente qui, à chaque instant, sans changer de nature, varie son œuvre, modifie les circonstances où elle agit, mais retourne toujours h son

1. Il en est de ces évolutions comme des évolutions historiques. Le procédé dialectique de l'humanité consistant à opposer sans cesse à l'idée régnante une idée nouvelle, il suffit d'analyser logiquement une influence momentanément dominatrice, pour en dégager presque à coup sûr le principe qui, par son antithèse, reprendra possession de l'avenir.

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principe. Tel peuple ancien semblera très éloigné des peuples modernes, qui s'en rapproche, au contraire, de la façon la plus étroite. Avec leur énorme reculée derrière l'entassement des dynasties, derrière la masse superposée des religions et des langues, l'Inde et l'Egypte laisseraient supposer, comparativement à nos idées et à notre monde, des chaos de discordances. On les a pénétrées, cependant, jusqu'en leurs dernières profondeurs; et, sous bien des rapports, l'harmonie s'est retrouvée très intime entre cet au-delà de l'antiquité et nousmêmes. Les âges historiques auxquels nous ont permis de remonter les résurrections de la philologie nous ont attesté, d'un bout à l'autre des temps, le sens d'un passé fraternel. Ils différaient peu des âges nouveaux, quant aux grandes choses morales : le sentiment du foyer, les affections du cœur, les idées primordiales du travail, du droit, de la justice. Il est des pensées et des démonstrations qui semblent ressortir si naturellement du domaine des faits, qu'elles sont communes à toutes les époques. Avant Fénelon, Cicéron s'était servi des témoigna- ! ges de la nature pour en dégager des affirmations philosophiques, — qui sont restées aussi spécieuses aujourd'hui qu'alors; et, avant Cicéron, Aristote avait fait usage des mêmes arguments plausibles fondés sur la merveilleuse harmonie des lois de l'univers... Et l'histoire des lettres fourmille de sujets de rapprochements analogues... Par exemple, quel auteur put jamais penser, sentir, écrire, en dehors de ces idées fondamentales de toute histoire ou de toute poésie ; l'amour, la guerre et la mort?

Les grandes aspirations permanentes et collectives.

Le même caractère d'universalité affecte un certain nombre d'idées, de sentiments, qu'on rencontre dans toute peinture de mœurs, poésie, roman, histoire, sans distinction de dates ni d'origines. Je citerais, par exemple, la perpétuelle opposition de l'idéal et du réel; la faculté de révolte intérieure des intelligences aux prises avec les dissemblances de la destinée ; le besoin de changement qui en résulte, la recherche ironique ou inquiète d'un état de choses meilleur, et le désir anxieux de réagir contre les injustices du sort ouïes imperfections d'une société.

Ces inspirations permanentes, il serait aussi arbitraire de vouloir en faire le privilège exclusif de telle ou telle bande de territoire, qu'il serait déraisonnable de prétendre attribuer chaque brise du ciel à un pays spécial, en lui interdisant de souffler ailleurs, ou de s'imaginer qu'on peut restreindre aux frontières d'un seul peuple la propriété jalouse d'écrivains de génie, qui appartiennent réellement au monde entier. On l'a dit cent fois, un Eschyle, un Shakespeare, un Cervantes, un Gœthe, pour ne parler que de ceux-là, sont les compatriotes de tous les hommes. A la lueur qu'ils ont projetée sur le temps et l'espace, les séparations établies entre les divers cadres de la pensée s'évanouissent.

La nature cosmopolite du génie réunissant dans une pareille émotion l'immense famille terrestre, n'a

jamais été mieux comprise que de nos jours. C'est qu'en effet une compréhension moins large, moins humaine, serait en contradiction flagrante avec l'esprit d'une époque où les civilisations tendent sans cesse davantage à se pénétrer les unes les autres. Elle s'est imprimée profondément dans les intelligences. Elle s'appliquera toujours avec plus d'ampleur non seulement h une sélection d'hommes dont la gloire aura débordé sur le monde, mais à des collectivités de poètes ou d'artistes dont un même souffle, en dépit des hasards de la naissance, aura empli les œuvres et les poitrines.

Nous avons reconnu que tant de peuples anciens ou modernes, jugés ^ip/'ifo/Y très dissemblables, ont entre eux d'intimes parentés d'âme, qu'ils ont éprouvé et exprimé les mêmes passions, comme ils ont ressenti la même soif d'idéal et d'infini. C'est une vérité littéraire passée à l'état d'axiome, depuis le temps qu'on la répète : il n'y a dans la nature qu'un faible nombre de situations dramatiques et d'événements romanesques ; les idées générales sur lesquelles labourent, comme sur un fonds commun, les nations anciennes et modernes, se pourraient énumérer en un court chapitre, et le travail de l'imagination humaine se recommence incessamment, à l'instar de la vie dont elle est l'imacce.

Seule est infinie, perpétuellement changeante, la variété des formes, parce qu'elle répond à la diversité prodigieuse des caractères et des talents.

En ce sens, on peut dire que chaque zone terrestre aura eu sa culture et sa végétation particulières, aussi bien dans la production artistique que dans celle de la nature.

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Mais, entre ces fractions de l'humanité pensante, h laquelle décerner le prix du concours? A laquelle reconnaître sur les autres, quand toutes y prétendent, cette prééminence hors de conteste, jusqu'alors l'objet d'un éternel procès? Question périlleuse que celle-là, et qui vaut bien qu'on l'examine.

ili'apport de chaque peuple dans le courant universel, sans qu'il en résulte, pour aucun, de primauté absolue.

L'amour-propre, étant le fond de l'être humain, ne perd pas ses droits sur le nombre des individus rassemblés. Son empire s'impose aux vastes associations aussi bien qu'à chaque unité de personne ou de famille, d'une ville, d'une province à l'autre ; il s'accroît, se généralise sous une forme arbitraire, et devient amour-propre de clocher, de nationalité, de patrie.

Tout peuple en a son lot, le disposant à s'attribuer des qualités qu'il refuse à ses voisins. Chaque cité, chaque fragment du globe terrestre, a son orgueil particulier; chaque citoyen reçoit en sa personne, comme par reflet, une partie de l'orgueil général. Il en est des nations ainsi que des individus dont elles se composent : nulle d'entre elles ne le cède à ses concurrentes en fierté patriotique ni pour la chaleur à prôner les raisons d'une suprématie douteuse.

Durant le moyen âge et la Renaissance, la morgue britannique étalait avec autant de raideur

qu'aujourd'hui le sentiment de son invariable et indomptable nationalité. Sans hésitation, les Anp-lais d'alors s'intitulaient les princes de l'espèce humaine et tenaient en la dernière pitié les gens d'outre-mer, les papistes, les serfs, toutes ces créatures inférieures qui n'avaient, comme eux, la propriété de leurs corps ni le gouvernement de leurs communes. Fiers de leur extraction rovale, les Écossais se donnaient par ailleurs pour les plus subtils dialecticiens du mondée Les Français se réservaient comme des titres inaliénables l'urbanité des mœurs et la primauté littéraire. Les Allemands se piquaient d'avoir atteint le tréfond des sciences occultes. La seule pensée de sa noblesse suffisait au bonheur de Venise. « Fut-il jamais une nation plus vaine que la nation siennoise? s'écrie le Dante au chapitre xxix de VEnfer. Non, pas même la nation française. » Les Romains sommeillaient avec un contentement superbe sur les lauriers de leurs ancêtres; et la Grèce atrophiée s'en référait h la gloire un peu surannée de ses grands hommes pour se dire à perpétuité la mère des lettres. L'Italie encore n'eût abdiqué en faveur de quiconque le sceptre de l'éloquence dont elle se prétendait investie, depuis les fastes de Cicéron et d'Hortensius ; elle continuait à traiter de barbares les autres pays de l'Europe. Les Juifs attendaient leur Messie avec la même inébranlable confiance qu'au temps de leur prophète Daniel ; les Turcs, « les seuls vrais croyants », versaient de haut leur mépris sur le ramas de la chrétienté ; et, à l'extrême Orient, les

1. On doit aux Écossais la pliilosophie expérimentale et Téconomie politique.

Chinois conlinnaicnt à ne vouloir rien connaître du reste des mortels. Ils avaient, dit-on, des cartes géographiques où le Céleste Empire était représenté au centre, ainsi qu'un immense continent, et alentour les autres parties de la terre flottaient en lignes indécises, à l'instar de ces régions douteuses que le burin européen, jadis, projetait légèrement sur la cote africaine ou dans le lond de la baie de Banîn.

L'humeur des hommes n'a guère changé, quoique, par la force des choses, des vues beaucoup plus larges aient du se faire jour dans les esprits sur la valeur respective des civilisations, et que les préjugés de barrières tendent finalement à disparaître. Le Français a gardé une certaine propension de nature à l'admiration personnelle. Il s'en faut de peu qu'il ne tienne, aujourd'hui comme hier, l'esprit pour une qualité exclusivement gauloise et qu'il ne fasse encore de Paris, avec ses illusions d'autrefois, la Ville Lumière, la ville unique, l'œil du monde, le sanctuaire du progrès, le foyer d'où pa'rtent tous les rayonnements et toutes les transfigurations, comme si l'on ne pensait point de façon aussi naturelle à Londres, à Rome, à Berlin, à Vienne ou à Stockholm. L'Italien ne croit jamais assez parler, ni sur des tons assez divers, de « l'esprit national » ; et lors même qu'il traite de sujets étrangers, de vive voix ou par la plume, on peut être certain que c'est, en fin de compte, pour aboutir à la glorification du point de vue patriotique et du génie de la race. L'Allemand, enivré des derniers triomphes de ses armes, ne cesse pas d'exalter la grandeur et la fidélité germaniques. L'An-

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glais... Mais arrêtons d'en parler. On remplirait trop de pages des traits oubliés par Zimmermann sur l'orgueil des nations.

C'est un fâcheux rétrécissement d'esprit que d'aimer une science, un art, un peuple, pour haïr ou rabaisser les autres, ou c'est une singulière illusion que de prétendre faire du pays où l'on a vu le jour le centre même du monde. En réalité, pas plus que les météores ne sont des étoiles fixes, la royauté morale d'un peuple ne saurait être héréditaire. Chaque cercle de civilisation a eu son heure de rayonnement plus ou moins lumineux et plus ou moins durable. Athènes au temps de Périclès, Rome au temps d'Auguste, ont joui d'un éclat incomparable. Bagdad, sous la domination des Abbassides, fut, pour ainsi dire, la métropole des sciences. Aux jours de la grande Renaissance, une expansion merveilleuse, toute de paix et de progrès, avait assuré à l'Italie une sorte de dictature intellectuelle. Elle triomphait dans les lettres, les sciences et les arts. Sa prépondérance s'étendait avec une égale maîtrise à l'industrie, aux finances, à la diplomatie €t au gouvernement spirituel des peuples. D'Angleterre jusqu'à la Moscovie, des Flandres jusqu'à l'Egypte, son ascendant levait tribut sur toutes les contrées. L'Italie n'avait rien connu qui approchât d'une telle et si générale influence, depuis la chute de l'empire romain. D'autre part, les Anglais ont eu leur grand siècle (l'époque élisabéthienne), qui ne le cède à celui de Périclès ni à celui d'Auguste, ou de Léon X, ou de Louis XIV, pour la fécondité et la variété des œuvres, la puissance et la spontanéité des talents. De la fin du xviii^ siècle jusque

vers 1820, l'Allemagne a tenu le principat intellectuel avec Gœthe et Schiller, Herder etFichte. Et, à plusieurs reprises, l'intelligence française a exercé la suprématie en Europe, aux xii®, xiii^, xvii° et XVIII® siècles, sans parler de la phase éblouissante qu'elle traversa pendant la Restauration.

Où donc saisir l'image la plus complète et la plus pure de l'esprit humain? Sera-ce dans l'ancienne Grèce, chez cette race active, d'une imagination audacieuse et poétique, propre à tout, aux travaux de la paix comme h ceux de la guerre, à la philosophie comme aux arts, et qui marcha pendant dix siècles à la tête de la civilisation? Ou dans les meilleurs temps de la culture française, lorsque celle-ci subordonnait, par une admirable règle, toutes les facultés de l'âme à l'empire de la raison? La demanderons-nous plutôt à l'Angleterre, dont la littérature offre une telle floraison de cinq siècles consécutifs, une si longue et si magnifique série de penseurs, de philosophes, d'historiens, de dramatistes, de romanciers? L'Espagne des Cervantes et des Calderon, l'Allemagne encore avec l'épanouissement subit et prodigieux de son génie, n'auraient elles pas aussi des titres sérieux h produire dans ce vaste concours?... Mais ces rivalités ellesmêmes prouvent assez qu'il n'est nulle part d'exemple de supériorité absolue et définitive.

Discuter de la précellence des anciens ou des modernes serait rallumer de trop vieilles querelles et se perdre, à l'instar des Perrault et des Lamotte, en une vaine polémique. Aussi bien y aurait-il quelque témérité h choisir telle ou telle des grandes nations de l'Europe pour lui décerner d'autorité le

sceptre littéraire, chacune ayant eu, comme nous l'avons marqué, son tour d'influence décisive, chacune étant en droit d'inscrire au tableau ses noms glorieux et ses époques brillantes. Tout au plus pourrait-on constater que s'il est un peuple qui ait joui hors de ses frontières d'une action continue, il semble que ce soit surtout, au moins dans le passé, le peuple français, et qu'il aurait chance d'emporter la prime pour la durée, la fréquence et l'étendue de ses conquêtes^ Sauf des témoignages de cette sorte,

1. A titre de justification historique, nous allons résumer à grands traits les effets et les retours de cette force d'expansion internationale.

Toute la poésie épique, au moyen âge, excepté chez les Slaves, sortit des ébauches d'épopées françaises. Muratori nous a rapporté qu'au XIII' siècle on chantait communément sur les places des villes italiennes les gestes de Roland et d'Olivier. Cent fois des plumes érudites ont suivi les migrations des romans carolingiens en Espagne, en Angleterre, aux Pays-Bas, chez les Scandinaves, les montrant partout bien accueillis et très imités. A la France avait échu, en effet, durant la portion la plus considérable de cet âge intermédiaire, la direction spirituelle du reste de l'Europe. La langue de ses trouvères et de ses troubadours s'était répandue aussi loin que le renom de ses armes. Au temps des conquêtes normandes et des croisades, on la voyait régner partout où flottaient ses bannières. De certaines grâces précoces et la force d'expansion d'une adolescence vigoureuse s'étaient heureusement jointes aux avantages obtenus par la politique, les alliances, les victoires, le commerce, les missions, pour accroître sa diffusion et assurer sa prééminence. Gervais de Tilbury, un vieil écrivain d'outre-Manche, rapporte qu'avant l'invasion des Normands, dès le règne d'Edouard IH, dit le Confesseur, les Anglo-Saxons envoyaient leurs fils en France pour y apprendre le métier des armes et s'y défaire de la barbarie de leur parler maternel.

Sur les traces des barons qui s'en allaient, à la voix de Pierre l'Ermite, de saint Bernard, de Foulques de iseuilly, combattre et mourir pour le rachat d'un sépulcre vide, la langue d'o'il avait débordé en Orient, à Jérusalem, à Constantinople et dans la Grèce entière, si bien que, suivant l'expression d'un chroniqueur d'alors, à la fin du xii" siècle on l'entendait en Morée et dans « le duché d'Athènes n aussi aisément qu'à Paris. Déjà, depuis plus de cent ans, Guillaume l'avait imposée, comme l'expression de ses propres lois, à

basés directement sur des faits, on se heurterait à des difficultés presque insurmontables, si l'on voulait déterminer avec une entière assurance à quelle individualité collective appartiennent, en dernier ressort, le plus de traits essentiels de la civilisation.

Une égale réserve s'impose sur le terrain philo-

l'Angleterre soumise, d'où elle était passée en Ecosse. A la même époque, un autre envahisseur également parti de la Neustrie, Robert Guiscard, rétablissait dans la Fouille, la Calabre et la Sicile. Elle monta sur le trône de Lusitanie, en 1094, avec le premier comte portugais, Henri de Bourgogne. Une double voie la conduisit en Espagne : la Navarre, donnée, ainsi que Pampelune, en 1234, à Thibaut IV, comte de Champagne, et la Catalogne, qui, avant d'èlre réunie au royaume d'Aragon, en 1258, n'avait pas cessé, depuis Louis le Débonnaire, de relever des rois de France. Au XIV» siècle, elle servait encore à la rédaction des chartes. L'Allemagne non plus n'avait pas échappé à son ascendant; on devait l'y connaître et 1 y comprendre, à ses débuts déjà, lorsqu'un concile de Mayence, celui de 847, l'introduisit dans les chaires, et que, dans un autre concile tenu à Mousson en 995, et composé des prélats du royaume de Germanie, Aimon, évèque de Verdun, prononça le discours en français. Par la suite, de nombreuses traductions ou imitations des chansons de gestes et des poèmes de la Table Ronde s'introduisirent au pays allemand. Pierre III, roi d'Aragon, et Frédéric II, roi de Sicile, armés contre la France et le saint-siège, chantèrent leurs exploits en vers provençaux. D un point à l'autre de la péninsule italique, les trouvères et les poètes occitaniens étaient aussi célèbres dans les provinces demeurées libres que dans le royaume de Naples, gouverné par les successeurs de Robert Guiscard et, à la fin du xiii° siècle, par Charles d'Anjou. François d'Assise, il glorioso povereUo di Cristo, chantait le long des routes des cantiques en français. La Toscane était pleine d'Italiens rimant dans la langue d'oc pour charmer les seigneurs et les dames. Dante fut un disciple des Provençaux, aussi bien qu'un Frédéric de Ilansen ou un Walther de Vogelweide... Pour que cette supériorité fût attribuée à la langue française d'un tel et si général assentiment chez les nations étrangères, il fallait qu'elle eût vraiment des titres que ne possédaient pas encore l'anglais, l'espagnol ou l'italien. Gervais de Tilbury, Brunetto Latini, entre autres, en ont témoigné authentiquement.

Avec la Renaissance et la Pléiade se sont répandus de France en Europe les rythmes variés qui servirent de modèles aux poètes

LITTÉRATURES COMPARÉES f

logique, où les prétentions des peuples ne sont pas moins tranchées. Interrogez un Français. Il ne sera qu'enthousiasme, exaltation convaincue sur les privilèges de cette langue sans pareille, celle de Montaigne, Pascal, Molière, Voltaire, qui a exprimé tant de choses charmantes ou profondes, qui, pardessus tout, est l'essence du naturel, de la bonhomie, du rire, et véritablement exerça dans le monde l'apostolat de la bonne humeur et de l'humanité. Un Allemand? Il n'aura qu'à ransfer en liones de bataille les régiments de ses mots composés; il

de l'Espagne, de l'Italie et de l'Angleterre. On sait quelle contagieuse admiration provoquèrent les chefs-d'œuvre du grand siècle classique. Au temps du roi Voltaire, les encyclopédistes héritèrent de la souveraineté des poètes. La reconnaissance du genre humain saluait les polémistes, historiens, philosophes, qui, de Paris, propageaient à travers le monde les idées d'émancipation morale, de tolérance et de pitié. Le contre-coup de l'expansion française se marqua fortement alors dans plusieurs productions célèbres d'Angleterre et d Italie. 11 fut assez prompt, assez actif, pour produire ce curieux sujet d'étude : les idées d une nationalité agissant sur les institutions des autres Etats avant de se réaliser dans les siennes propres, et le génie spéculatif de ses écrivains agrandissant l'éloquence des peuples libres avant qu'il existât chez elle d assemblée nationale. L'usage de la langue de Voltaire, introduit en Pologne parle roi Stanislas-Auguste Poniatowski, s'était tellement propagé dans toutes les classes de la société polonaise, qu'on ne parlait, ne lisait et n'écrivait qu'en français. Partout leS' romans français avaient pris la place des livres polonais, qui gisaient abandonnés sur les rayons des bibliothèques. Vers la fin du xviii" siècle, une autre littérature du Nord, la littérature suédoise, était devenue tellement française, qu'il lui fallut passer par 1 Allemagne pour redevenir elle-même. Enfin, au début du romantisme, les hommes les plus illustres de l'Allemagne et de l'Angleterre, Goërres, MuUer, Lachmann, W'alter Scott, Soutbey, retrempèrent à la source celtique et française leur génie national.

On pourrait multiplier ces exemples de l'influence extraordinaire qu a exercée la France sur les civilisations étrangères jusqu'aux temps les plus rapprochés de nous.

Néanmoins, pour rester équitable en pareille matière, il faut dire aussi que, de même qu'elle a beaucoup prêté, elle a beaucoup

sera sûr aussitôt qu'il possède rinstrument le plus complet, le plus solide et le plus élastique du sentiment et de la pensée. Un Russe? Il vous certifiera qu'entre les polyglottes de Saint-Pétersbourg et de Moscou, ce n'est un doute pour personne qu'aucun idiome européen n'est riche à l'égal du parler des Slaves, avec sa merveilleuse concision, n'excluant ni la clarté, ni la variété, ni l'éneraie. Ecoutez sur quel ton en parlait déjà Michel LomonossolF à ses compatriotes du xviii*' siècle, cj[ui n'avait pourtant connu ni un TourgueneiF ni un

reçu. Tantôt elle céda au hasard de ses engouements, pour suivre les traces de ses voisins; tantôt, mieux inspirée, elle s'appropria avec avantage des éléments fertiles. Du temps qu'elle idolâtrait Ronsard, elle se livrait aveuglément à l'étude pédantesque des anciens; avec autant de passion elle s« jeta ensuite dans le goût de ritalie déchue, puis de l'Espagne, qui descendait la pente également. La première moitié du xvii° siècle a reçu l'étincelle du pays des romanceros. De Scarron à Corneille, on ne trouverait peutêtre pas un seul écrivain français qui n'ait un peu de la flamme espagnole. L'emphase castillane et le faux bel esprit de l'école de Gongora ont gâté toute une génération d'auteurs. En outre, la Rome classique avait imposé aux poètes de Louis XIV le code littéraire d'Horace et l'émulation de Lucain. Les auteurs dramatiques des XVII' et xviii* siècles ont largement taillé dans léloffe des sujets antiques et ajusté à leurs chefs-d'œuvre les formes grecques ou latines. Sous Voltaire, la France est devenue quelque peu anglaise, tout en restant assez maîtresse de cette influence pour la répercuter à travers l'Europe. En même temps qu'elle exerçait un ascendant très considérable à l'extérieur, elle empruntait bien des choses à l'étranger et n'en développait la valeur ou la puissance qu'en les répétant. Pendant la Révolution, sciences, arts, mœurs, institutions, étaient habillées à la grecque. Au début du XIX' siècle, languissante, anémiée, ayant tari les veines d'un passé glorieux et désormais stérilisé les sources de l'inspiration nationale, elle périssait par le défaut de substance : les sources étrangères lui furent ouvertes à temps. Elle se mit à l'école du romantisme anglais et allemand; elle y puisa une vie nouvelle. Enfin, d'un bout à l'autre de ce dernier siècle, n'a-t-elle pas eu successivement ses périodes d'imitation bien marquée de l'esprit allemand, anglais, russe et Scandinave.^

410 LITTÉRATURES COMPAREES

Tolstoï : (( Charles-Quint, empereur des Romains, déclarait-il, avait coutume de dire qu'il faut se servir de l'espagnol avec Dieu, du français avec ses amis, de Tallemand avec ses ennemis, de l'italien avec les femmes. Mais s'il avait connu la lanorue russe, il aurait certainement ajouté qu'on peut la parler avec tous. Car il aurait trouvé en elle la majesté de l'espagnol, la vivacité du français, la force de l'allemand, la délicatesse de l'italien et, en outre, la richesse, la concision pittoresque du grec et du latin. »

De vrai, l'esprit humain est par-tout. Il n'est l'apanage exclusif ni du Nord ni du Midi. Il se retrouve jusqu'en ces patois qui n'ont pu devenir des langues et d'où l'on peut tirer des perles. L'anglais a sa simplicité grammaticale, sa brièveté précise, bien qu'un peu sèche à certains égards, pour ne point dire trop indigente de formes; l'allemand a sa profusion infinie de termes, son extraordinaire facilité de création de mots, qui le dédommage, et au delà, de son instabilité, de ses surcharges d'incises, d'inversions, d'ambages de toute sorte alourdissant sa marche^; l'italien a sa douceur musicale, quand cette douceur ne dégénère pas en une mollesse languide, sans caractère; et l'espagnol, ses teintes chaudes, son harmonie sonore, quand cette sonorité ne s'exagère point jusqu'à paraître un cliquetis de mots vain et vide.

1. Disons en passant que, dans l'opinion des peuples germaniques, on s'est beaucoup exagéré, au dehors, les rudesses de leur idiome, qu'une diction légère sait assouplir, aux lieux et entre personnes où l'on converse purement. On sait qu'il se module fort bien aux rythmes de la musique et de la poésie, et revêt alors, à la façon dont il s'exprime, une sorte d'harmonie réelle.

LITTj^RATURES COMPARÉES 411

La langue française n'a point à son usage l'inépuisable veine des langues slaves et germaniques. Néanmoins, les notes dont elle dispose sont aptes h rendre tous les sons. Soit qu'elle se développe en une phrase large, pleine d'abondance et d'éclat, soit qu'elle se ramasse et s'élance en des traits courts et rapides, elle a des qualités universellement reconnues de souplesse et de lucidité. Instrument de propagande ou de sociabilité, elle se prête h merveille aux mouvements de la conversation. Elle va comme la parole, alerte, contagieuse. Sa tendance n'est point d'accuser le relief des types individuels en les isolant; on lui reprocherait plutôt de les trop absorber dans une concentration absorbante. Elle ne sépare point; elle unit par la communication nette et prompte de l'idée.

Trop verbeuse, trop chargée de ses richesses, la langue allemande n'a point les tours aisés et la concision élégante de sa rivale. Elle flotte autour de la pensée en plis épais et indécis. En revanche, elle est plus capable d'abstraire, plus capable aussi, en matière philosophique, de revêtir les idéalités pures de cette enveloppe d'expressions fluides, vaporeuses, qui permettent d'en discerner les moindres délicatesses et les dernières subtilités. Par les qualités et les défauts de leur idiome*, si facile à désagréger, si propre, en ses affinités multiples, à contracter les alliances les plus diverses, les Allemands sont les meilleurs traducteurs du monde ^

1. « L'allemand, avec sa forme ondoyante, sa faculté de créer des mots par agglutination, la lenteur de sa phrase circulaire, fournit à la pensée moderne un instrument extensible, élastique et commode, quoique un peu inconsistant. « (Gabriel Hanolaux.)

2. Ils ont possédé les premières versions d'Homère et de Shake-

412 LITTERATURES COMPARÉES

Enfin, si dans la prose la précision et la clarté du français font défaut à leur langue, celle-ci tire un admirable usage, en poésie, de la prodigalité presque incomparable de ses ressources.

L'imagination orientale et le génie grec.

Pour juger intègrement des mérites respectifs des littératures, la condition primordiale serait de faire complète abstraction des influences d'éducation première, de langage et de nationalité. C'est •en les étudiant en leurs caractères propres, en leurs éléments générateurs, dans leurs tendances dominatrices et persistantes et d'après les résultats d'ensemble qu'elles ont, séparément, fourni à l'histoire internationale des idées; c'est en pratiquant ■cette méthode d'investigation consciencieuse et désintéressée qu'on arriverait à déterminer d'une manière assez exacte l'apport proportionnel, le juste tribut de chaque peuple, à l'œuvre commune et universelle. Mais la tâche est trop complète et trop périlleuse pour que nous nous hasardions à en assumer toute la responsabilité. Xous nous bornerons h esquisser un aperçu sommaire de l'esprit des principales littératures, anciennes et modernes^

speare. On n'ignore pas que leurs translations des poésies et des formes orientales sont des œuvres maîtresses, et que leurs écrivains de premier rang, Gœthe, Schiller, Herder, les Tieck, les Schlegel, n ont point dédaigné les travaux secondaires de la traduction.

1. Nous prenons le soin d'avertir que nous ne visons à aucune sorte d'affirmation absolue, en cet ordre de comparaisons toutes

Si nous ouvrons cet examen comparatif par une simple vue jetée sur les productions de l'Orient, en général, nous remarquons aussitôt que les peuples de cette partie du monde ont manifesté pour la poésie un penchant plus spontané que les nations occidentales. Outre les facilités que leur offraient quelques-uns des idiomes de l'Asie par leur harmonie, leur ahondance, la multiplicité des synonymes, ils y furent portés d'instinct par toutes les excitations de la splendide nature, où se donnaient carrière leurs rêves et leurs passions. Dans ces pays de lumière, il suflit que les descriptions soient fidèles pour qu'elles semblent d'une extrême richesse. Mais, sous l'action d'une température presque partout accablante, l'imagination est prompte à s'amollir; elle y perd les qualités de vigueur, de liaison ferme et d'enchaînement ricfoureux dans les idées, qui sont l'honneur des grandes littératures européennes. A part quelques fragments d'épopées et quelques chants héroïques, presque jamais ne se déploie chez les Persans et les Indiens cette énerd'ie dont les œuvres du Nord et de l'Occident sont continuellement empreintes. On y découvre, du moins, poussées à un rare degré, la finesse, la tendresse, les subtiles facultés de l'àme.

La Grèce antique occupe le premier rang dans

relatives, l'analyse ethnographique étant, au fond, assez chimérique, dans les questions de psycholog-ie intellectuelle. Comme il n'y a pas de race pure, comme il n'y a rien de plus mélangé, par exemple, que la soi-disant « race latine )>, — française, italienne, espagnole ou portugaise, — il faut admettre simplement que l'esprit de chaque peuple est une convention, un idéal élaboré par l'ensemble des générations d'où s est dégagée peu à peu sa civilisation intégrale.

nos admirations traditionnelles. Elle a donné l'essor aux idées les plus hautes, aux principes les plus féconds, qui aient constitué le patrimoine de l'intelligence. Elle marqua l'avènement de la raison et de la liberté. Sur les bases de cette raison ramenée aux fins naturelles et sociales des citoyens, elle édifia la morale et l'éternelle vérité. La science, c'est-à-dire la vraie philosophie, naquit dans la patrie d'Aristote et de Platon. Et, quoique fort limité dans le cadre de ses inventions, l'art grec n'a pas lassé l'enthousiasme de ses imitateurs.

Tels sont les titres magnifiques de l'Hellade et la dette immense que le monde moderne a contractée envers cette fraction la plus pure, la plus complète du vieux monde.

L'auréole de la gloire antique éclairera toujours d'une lueur prestigieuse les préludes de la civilisation européenne. Qu'elle éblouisse encore nos imaginations, il n'est rien là que de très légitime. Cependant, il faut se défendre d'en admirer l'éclat jusqu'à s'en aveugler. Idéalement, le nombre des sentiments, des sujets d'inspiration ou d'émotion dont se nourrissaient les intelligences, aux temps classiques, était bien réduit en comparaison des nôtres. Le théâtre ancien semble n'avoir été qu'un long gémissement des âmes contre la fatalité qui pesait, implacable, sur la destinée des hommes; le théâtre moderne entremêle, heurte, met aux prises toutes les passions, tous les caractères, toutes les formes de la vie ; les ressources de la pensée se sont accrues prodigieusement, avec la diversité des peuples et l'accession toujours grandissante des foules aux jouissances de l'esprit. Socialement, les

âges nouveaux ne sont que progrès sur les Ages anciens. De combien le sort des nations modernes n'est-il point préférable à celui de ces peuplades héroïques dont une immortelle tradition d'art et de poésie n'a laissé voir que les grandeurs à des séries de générations illusionnées! Il suIFit de rappeler, pour s'en convaincre, l'imperfection de leur morale publique, Tinjuslice de leurs lois, qui consacrèrent l'esclavage, les cotés barbares de leurs mœurs, les folies impudiques et parfois cruelles de leur culte, et leur ignorance relativement profonde de tant de sciences physiques, industrielles, théoriques ou pratiques, qui fleurissent aujourd'hui des extrémités de l'Europe à celles de l'Amérique, centuplant les forces individuelles, répandant partout l'aisance et la sécurité, couronnant les bienfaits qu'assurent h l'humanité une morale plus douce, des gouvernements plus éclairés et des institutions plus salutaires.

Vf

Caractéristiques intellectuelles des principaux peuples, et les tempéraments nationaux.

La race française est, par-dessus tout, éprise de beau langage : il y a longtemps que Jules César remarquait que les Gaulois ont le goût de guerroyer et de bien dire. Ce peuple est, entre tous, le peuple rhéteur et prosateur; l'éloquence écrite a la direction maîtresse de sa littérature. De l'assentiment des meilleurs juges, la France est le pays où la prose semble avoir atteint le degré d'éclat le

plus vif et le plus soutenu, soit à cause de certaines aptitudes natives plus marquées de raison, de logique, de netteté, soit par une habitude plus chère aux écrivains, plus systématique môme, de rechercher jusque dans les formes courantes du langage, en dehors de la valeur de fond, les brillants du style proprement dit. L'Angleterre, l'Allemagne, ritalie, l'Espagne, s'enorgueillissent de poèteségaux ou supérieurs. Elles n'ofï'rent pas ensemble une élite aussi nombreuse de prosateurs de premier ordre. La patrie de Shakespeare revendiquera François Bacon, Addison, Swift, Macaulay; celle du Dante pourra citer le nom de Machiavel; l'Espagne dira le nom de Cervantes; l'Allemagne a Lessing, Schiller, Gœthe et d'éminents philosophes contemporains, classiques de forme, tels que Fichte et Jacobi. La France, comme le remarquait Victor Cousin, énumérerait sans peine au moins vingt prosateurs de génie : Froissart, Rabelais, INIontaigne, Descartes, Pascal, Molière, La Rochefoucauld, Retz, La Bruyère, Malebranche, Bossuet, Fénelon, Bourdaloue, Sévigné, Saint-Simon, Montesquieu, Voltaire, J.-J. Rousseau, Buffon, Chateaubriand, sans parler de tant d'autres qui seraient au premier rang partout ailleurs : Commines, Amyot, Calvin, François de Sales, Guez de Balzac, Arnauld, Nicole, Fléchier, Massillon, Fleury, M™® de Maintenon, Saint-Evremond, Fontenelle, Vauvenargues, Diderot, Lesage, Lamennais, Augustin Thierry, George Sand, Mérimée, Renan. Je laisse à part la langue technique, individuelle, de Balzac et de ses descendants, de Flaubert et des Goncourt, ces infatigables curieux de la civilisation

moderne, ces malades de la passion du style compliqué, savant, rempli de nuances et de recherches; ceux-là ont leurs analogues parmi les romanciers russes de la même école : les Dostoiewski et les Tolstoï. Ils sont des maîtres et ne sont pas des modèles. Sinon pour l'harmonie parfaite, du moins pour l'abondance et la variété, la prose classique française n'a d'égale que la prose grecque des meilleurs jours de l'antiquité, d'Hérodote à Démosthène.

Un des caractères les plus marqués aussi de la lani^ue et de la littérature françaises est la faculté d'expansion, la force rayonnante. L'esprit de prosélytisme les distingue entre toutes. Que d'idées parties des bords de la Seine auront fait le tour du monde! Outre l'éclat et la verve, le peuple français se flatte de posséder excellemment les dons de sociabilité et de communication pénétrante. Adiré la vérité, ce charme communicatif, on l'a peut-être exalté h outrance. Gâtés par leurs précédents historiques et artistiques, fiers d'avoir séduit ou dominé l'Europe, au temps où ils jouissaient de tous leurs avantages de puissance et de grâce, les Français ont montré quelquefois une complaisance excessive à s'appuyer sur leur gloire passée pour s'en faire honneur dans le présent, comme d'une royauté inattaquable. Leur ascendant prolongé sur le reste de l'Europe n'en est pas moins hors de conteste.

Il manque généralement à l'esprit français de certaines qualités de pittoresque et d'originalité, sensibles surtout dans les littératures du Nord. Par exemple, quoiqu'il ait paru jaloux, à maintes reprises, de l'emporter en inventions bizarres sur l'in-

tempérance tucîesque et rexcentricité britannique, les vives imaginations du fantastique ne lui sont pas familières. Des imitations étrangères, laborieusement extravagantes, où le caprice se cherche avec effort, où toute réalité disparaît dans une invraisemblance souvent sans charme et sans poésie, ne nous en ont guère représenté que la très imparfaite image.

Le goût, avons-nous dit, est une faculté essentiellement française. En revanche, il convient de remarquer, avec DoUfus, que le goût n'est point une faculté créatrice. Aussi la source de l'inspiration a-t-elle coulé plus abondamment pour d'autres peuples que pour la France. Ayant surtout recherché et trouvé dans le monde réel l'emploi de sa spontanéité, elle ne vient guère qu'en seconde place dans les genres purement idéalistes : en musique, après l'Allemagne et l'Italie; en peinture, malgré l'éclat incontestablement supérieur de ses écoles modernes, après les grands maîtres de la Renaissance; après l'Allemagne encore dans les hautes visées philosophiques ; et, si le xix® siècle n'avait, chez elle, produit Victor Hugo, après l'Angleterre dans les effusions lyriques.

Enfin, si l'esprit français s'est laissé distancer dans les arts par l'Italie, de même en fut-il pour lui, au point de vue des institutions politiques, par l'Angleterre; dans les sciences historiques et critiques, par l'Allemagne. Peut-être, sous divers rapports, d'autres pays lui furent-ils momentanément supérieurs. Sa force ou sa vertu indéniable est d'avoir été par excellence débordant et contagieux. Son influence extérieure se dénonce à chaque mi-

nute.de son passé. Au surplus, les difTérents âges de son développement ont attesté des ressources exceptionnelles de souplesse et de progression. Enfin, nul ne met en doute qu'il n'ait fourni les meilleurs modèles de cette forme de littérature achevée : le lani^ao-e de la raison, orné d'art et d'éloquence.

L'équilibre de toutes les grandes facultés humaines, qui est si admirable chez les écrivains de génie du xvii® siècle, est rompu presque à chaque instant dans les littératures étrangères. Elles ont d'autres attraits et des mérites différents.

Violemment séparées par leur antagonisme politique, la France et l'Allemagne se rejoignent, se complètent l'une l'autre, bon gré, malgré, par l'importance et la généralité de leur œuvre civilisatrice.

Les Allemands, avec cette disposition qu'ils eurent constamment d'offrir un libéral accueil aux idées, aux influences étrangères, n'ont jamais ignoré rien de ce qui s'est accompli d'important chez leurs voisins, sous le double rapport social et intellectuel. Ils ont, en effet, de nature, le sens international très accusé. L'idée de patrie tient chèrement à leurs entrailles; mais, pleins du désir d'accroître leur propre substance de tout ce qui leur semble utile et bon à recueillir chez autrui, ils adoptent volontiers les conceptions des autres peuples; ils en font leur étude, leur plaisir et leur profit. C'est leur passion de tout traduire et de tout s'assimiler.

Les Français, au contraire, se sont montres beaucoup plus lents à rendre justice aux mérites intellectuels de leurs rivaux, et spécialement en ce qui concerne les langues et les écoles germaniques Avant que ^I™® de Staël eût rendu à ses compatriotes le service inestimable de leur révéler l'Allemagne en la phase la plus éclatante de son puissant et subit développement, il se trouvait des critiques pour mettre sérieusement en question si un homme d'esprit pouvait parler allemand. Une injustice aussi superficielle que grossière faisait considérer cette race de penseurs comme les a portefaix de la littérature », parce que c'est chez eux que se rencontre la quantité la plus considérable des travaux critiques et érudits. N'était-ce rien, pourtant, que leur persévérance inlassable, leurs recherches des notions exactes, sans autre but de réalisation, souvent, que l'amour désintéressé de la vérité, et leur faculté très développée de combinaison, leurs connaissances approfondies?

La critique historique et scientifique, comme l'ont entendue les Wolf, les Niebuhr et les Mommsen, a été la gloire et, pendant longtenips, presque le monopole de l'Allemagne. Ainsi que le démontrait Ernest Renan, il faut avouer qu'à part d'illustres exceptions, la grande manière d'entendre la science dans ses rapports avec la philosophie, l'esthétique et la religion, n'est pas précisément le fait de l'esprit français ; que la philosophie n'a été trop souvent en France qu'une sorte de scolastique abstraite s'isolant de la connaissance des faits et de l'histoire, l'érudition un passe-temps pour les oisifs, la religion un dogme accepté sur la foi de

l'Eglise et dont la conscience individuelle n'a pas h s'occuper. L'unité de la vie supérieure de l'homme, la valeur religieuse du besoin, qui le pousse à perscruter le secret des choses, ont été, en général, beaucoup mieux comprises, bien plus souvent creusées en Allemagne qu'en France. L'Allemagne, disons-nous, n'est pas seulement le sol classique de l'histoire en tout genre; c'est le terroir par excellence de l'abstraction philosophique. On a pu dire d'elle, avant que la frénésie des grandeurs militaires n'eut comprimé ses élans idéalistes, qu'elle était l'Inde en Europe, vaste, vague, flottante et féconde comme son dieu, le Protée du panthéisme. Il est vrai que certains auteurs allemands du xix^ siècle, entre autres Louis Knappe, désireux d'établir que le sentiment du réel n'est pas plus étranger que l'abstraction pure à l'esprit de leur pays, ont voulu lui contester le titre de peuple philosophe. ]Mais cet essai de réaction contre l'idéa- / lisme excessif de son génie ne saurait infirmer un jugement motivé par une telle abondance de preuves, — si l'on réfléchit que l'Allemagne a peut-être, dans un très court espace de temps, produit autant de conceptions métaphysiques et théologiques que tous les peuples réunis. Autant de noms : Leibnitz, Kant, Fichte, Schelling, Hegel, Jacobi, Fries, Herbart, Solger, Max Stirner, Feuerbach, Schopenhauer, Krieg et cent autres, autant de systèmes. S'il est vrai que le système de Descartes servit de base première à la philosophie de Leibnitz, avec quelle largesse ce nouvel Aristote ne rendit-il pas, en le centuplant, ce qu'il avait reçu ! Il résume en lui la science complète du xvii^ siècle, et les semen-

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ces fécondes qui s'échappèrent de sa main ont fertilisé les branches les plus diverses du savoir, nourri et poussé en avant toutes les connaissances. La seule œuvre de Kant, si abstraite de raisonnement et de style, a provoqué trois à quatre mille commentaires. Et celle de Schelling, ou de Hegel, ou de Schopenhauer agita de son souffle l'âme de tous les penseurs. Véritablement, l'Allemagne a produit et consommé une quantité prodigieuse d'idées. Ses découvreurs d'infini ont plongé au fond des questions les plus abstruses et plané sur les hauteurs les plus vertigineuses. Infatigables constructeurs de pensées, il n'est aucune cime, la plus voilée de nuages, qu'ils n'aient tenté d'atteindre ou de dépasser. Donc, le trait fondamental de la nation allemande a été l'esprit de spéculation et de méditation. 11 s'est affirmé tel, du moins, jusqu'au jour où le réveil des instincts belliqueux l'a poussé à rechercher, en dehors de ces tranquilles et impalpables domaines, des compensations moins immatérielles des tristesses et des désenchantements de son histoire.

Il est hors de conteste que les savants allemands, pris en masse, sont les hommes les plus instruits et les plus méditatifs de l'Europe. Chez eux sont presque inséparables la sagacité philosophique et l'étendue des connaissances. Ils tiennent le premier rang dans la science des signes de l'esprit humain. La patrie de Bopp, de Humboldt, de Lassen, des frères Grimm, les fondateurs de la philologie comparée, et de Frédéric Diez, le maître des études romanes, a été, par excellence, le séminaire de Torientalisme. On a fait cette curieuse remarque, que si l'on rangeait d'un coté tous les orienta-

listes de l'Allemagne moderne, et de l'autre tous ceux du reste de l'Europe, en y joignant ceux de l'Inde anglaise et des Etats-Unis, c'est encore du c^té des Allemands que seraient les gros bataillons. A vrai dire, la France contemporaine ne s'est point laissé devancer par l'Allemagne dans le mouvement d'investigation orientale qui a particulièrement agité l'Europe savante. Ses missionnaires visitèrent tout d'abord le Céleste Empire. Les premiers exemplaires connus des livres de Zoroastre furent obtenus par Anquetil-Duperron, au péril de ses jours. Dans le premier tiers du xix® siècle, l'étude des langues sémitiques avait son centre à Paris, avec Silvestre de Sacy et Quatremère, pendant qu'Abel de Rémusat organisait véritablement le noyau des études comparatives de philologie turque par ses recherches sur les langues tartares, ou que, par ses travaux sur le bouddhisme, il donnait la clef d'un vaste monde diiTérent du reste de l'univers. Champollion et Burnouf ont été mieux que des savants, mais des philologues de génie, des révélateurs. De France se sont levées les découvertes décisives qui ont constitué l'orientalisme moderne*. Les grandes civilisations antiques de la Perse, de l'Inde, de l'Egypte, de l'Assyrie, puis du Cambodge^, ont com-

1. Le développement considérable qu'a pris l'orientalisme, en Allemagne, a enlevé à la France sa supériorité de la première heure; mais il est une branche toute nouvelle de ces études, a remarqué James Darmesteter, dont celle-ci aura été l'initiatrice : l'épigraphie sémitique. Le même érudit fait observer, en outre, que ce fut un Français, le pharmacien Arnaud, qui découvrit dans le Yémen (1843) la vaste civilisation himyarite, qui n'avait laissé qu'un souvenir de légende : la reine de Saba.

2. En 1860, un Français, dont le nom est à peine connu en France de quelques érudits et qui est, pourtant, de la race des

mencé d'être expliquées au monde par des Français ; et s'il est vrai que la patrie de Kalidasa fut retrouvée par les Anglais Jones' et Colebrooke, il ne l'est pas moins que, dans l'œuvre de restauration, |l c'est le Français Burnouf qui a marqué l'empreinte la plus profonde. L'Allemagne ne l'emporte donc I point absolument, dans le domaine de la science orientale, par l'importance des révélations, mais par le nombre des travaux, la persévérance des recherches, la patience et la solidité des analyses. Avec leur goût laborieux s'alliant aune compréhension très saine de la nécessité de spécialiser les études afin de les mieux approfondir, ses savants sont les pionniers par excellence de la philologie^. Gompulseurs infatigables de manuscrits ou de papyrus, on les voit sans cesse déployer la plus vaillante abnés^ation pour atteindre lentement, sûrement, en des espaces bien circonscrits, à des résultats peu glorieux d'apparence, mais utiles aux autres et sus^gestifs : la précision d'une date, le déchiffrement d'un texte, la lecture d'un idéogramme assyrien, la résolution d'un problème épigraphique. Du nombre des trouvailles qu'ils obtiennent une k une, parmi les débouchés ouverts à leurs curio-

Anquetil et des Mariette, découTrit, dans le Cambodge, les ruines dune civilisation disparue, dont les débris sont aussi grandioses que ceux dAssur et de l'Egypte. Son nom. est Henri Mouchot. (James Darmesteter, Etudes sur l'Orient.)

1. Le célèbre orientaliste anglais William. Jones, révélateur de Sacountala, — la perle du théâtre sanscrit, — poète en même temps que savant, doué d'une belle imagination, d'une curiosité infinie, a été l'un des premiers à jeter de fertiles semences dans le champ des études asiatiques.

2. Voir \ Histoire de la linguistique et de la philologie orientale en Allemagne, depuis le commencement du xix* siècle, par Th. Benfev; Munich, 1869, in-8°.

sites, résulte finalement la grandeur de leurs services. Souvent ils sacrifient à Tenquète du détail (le détail infini sans lequel nos connaissances sont toujours superficielles et imparfaites) les généralisations trop séduisantes; assez heureux, assez récompensés de leurs elTorts s'ils ont, du moins, fait jaillir de quelque modeste filon de mine des éclairs inattendus*, capables d'illuminer de larges ensembles ou d'aider, un jour, à construire la synthèse définitive. Car n'est-ce pas ainsi, par la fusion des œuvres, par le rapprochement des intelligences, que les tâches respectives se retrouvent solidaires, que les études éparses se groupent, se complètent, et, en se centralisant, parviennent à l'unité?

Aucune nation, pourtant, n'a possédé à un si remarquable degré que le peuple allemand la puissance de découvrir les idées générales, de réunir en une idée maîtresse toutes les parties éparses d'un sujet, de percevoir nettement les causes originelles de la formation des langues, des idées, des relio^ions. Par cette faculté essentiellement philosophique s'appliquant à tous les ordres de connaissances, les Allemands ont vivifié les études les plus sèches en apparence et les plus abstraites^.

1. C'est ainsi qu'on a vu, il y a quelques années, l'une des plus vives et des plus importantes discussions de 1 exégèse biblique (à propos d'un paragraphe disaïe, LUI) rouler uniquement sur l'emploi d'un pronom.

2. Inférieure à l'Allemagne par les ouvrages de haute critique et de sévère analyse, la France, néanmoins, reprend ses avantages en ces travaux d'une méthode exacte et sobre, où les qualités du savant et celles de l'homme de goût se fondent dans une harmonieuse proportion. Disons en passant que les sciences mathématiques sont aussi l'une des meilleures parts de son patrimoine. C'est Ihonneur de la France d'avoir produit, plus qu'aucune autre nation, de ces génies subtils et puissants capables d'embrasser l'en-

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Enfin, les Allemands furent les créateurs et sont restés les maîtres de la grammaire comparée. Ils en ont gardé le monopole longtemps, faisant de chacune des branches qui la composent autant de sciences spéciales tout organisées, pleinement actives. C'est a leur école que les peuples de langue romane et de langue celtique ont dû apprendre l'histoire de leurs idiomes; et quand la philologie comparée put repasser les bords du Rhin pour s'implanter aussi en France, c'est qu'elle y fut conduite par des élèves de Bopp et de Diez. Grâce à une admirable organisation de l'enseio-nement supérieur et des universités; grâce aux sympathies d'un public étendu, assez instruit, assez juste pour reconnaître que, dans la vie intellectuelle d'une nation, les sciences historiques ont autant de valeur que les sciences dites exactes, l'Allemagne est devenue, pour les fortes études, le premier laboratoire de l'Europe.

Emerson donne quelque part comme un des traits caractéristiques de l'esprit anglais le ?7îaté/'ialisme mental^ c'est-à-dire l'impossibilité de penser ou de raisonner sans s'appuyer sur un fait précis ou sur une image. Combien un Wordsworth, par exemple, n'est-il point opposé à un Lamartine, celui de nos romantiques qui lui ressemble le plus! La sûreté du bon sens est le signe où se reconnaît d'abord le génie britannique, tout lyrique et tout personnel qu'il soit. En revanche, il pécherait plu-

semble des yérités qui constituent les lois des nombres et de l'étendue.

tôt par l'absence d'idées générales et de hauteur de vues, dans les questions théoriques. De graves historiens ont démontré qu'en toutes choses, notamment dans les sciences politiques, la doctrine pure, la philosophie, ont beaucoup plus prospéré sur le continent qu'en Angleterre. La logique et la morale — surtout la morale — y ont obtenu de meilleurs succès. Si les penseurs britanniques ne se sont point élevés à la hauteur spéculative d'un Platon ou d'un Kant, on reconnaît en eux d'excellents moralistes, quant à la connaissance précise de l'homme, au sentiment exact des devoirs, à la libre direction de la volonté. Ils ont exercé en cela une longue influence sur l'histoire de la psychologie, des doctrines morales et sociales. En métaphysique même, leur action fut loin de demeurer stérile. Il suflit de rappeler, pour s'en convaincre, les noms de Locke, Berkeley, David Hume.

Sous le rapport de l'éloquence politique, du nombre et de la continuité des succès oratoires, l'Angleterre emporte la couronne. Chez elle, pendant deux siècles, que de nobles interprètes ont exhaussé le droit des peuples et la dignité de l'individu ' La majesté du Parlement anglais va de pair avec celle du Pnvx d'Athènes ou du Forum romain C'est le temple de l'histoire et de la loi, la tribune toujours ouverte de l'éloquence et de la liberté. Les plus nobles causes que la parole publique ait eu à soutenir se sont débattues entre ses murs. Burke et Pitt y plaidèrent celle de l'humanité contre les excès de la Révolution. Celle de l'abolition de l'esclavage y fut gagnée par l'intrépide vertu de AVilberforce. Sur le sort de la malheureuse Irlande,

cette touchante et perpétuelle victime de la raison d'Etat, retentirent les accents enflammés d'O'Connell, de Shiel, de Parnell et de Gladstone. C'est là que la cause de l'ouvrier et du pauvre fut défendue victorieusement contre l'action étouffante de la grande propriété par le mâle bon sens de Peel.

Enfin, d'une manière générale et au point de vue de l'inspiration poétique en particulier, on ne peut refuser aux Anglais de la force dans leurs pensées, de l'énergie dans leurs expressions, de la fécondité et de la variété dans le fond et dans le plan de leurs ouvrages.

L'esprit italien s'attribue à lui-même, comme penchant fondamental, la tendance innée à la contemplation du monde sensible, une prédisposition qu'il tient de la nature et du climat à une sorte de sensualisme instinctif. Il possède, en outre, les qualités de flexibilité, de souplesse et d'étendue; on ne lui reconnaît point à titre égal les aptitudes à la netteté, à la classification ordonnée, à la logique, qui seraient plutôt les dons supérieurs de l'esprit Irançais. D'ordinaire, on est assez tenté de croire que l'Italie est faite à la ressemblance intellectuelle de la France, et réciproquement, en raison du voisina^fe des deux nations et de leurs continuels échanges littéraires ^ En réalité, ces « nations sœurs » ne se ressemblent point, ou guère. La mobilité de la pensée italienne, sa facilité prodigieuse

1. Voir E. Arnould, Influence exercée par la littérature italienne sur la littérature française, 1" partie, ch. iv.

à se retourner d'un bord h l'autre sans ménacrement préalable, déconcerte la marche méthodique de la pensée française. La première a plus de ressources peut-être; la seconde, pour aller plus lentement, va plus sûrement.

On a comparé l'esprit italien à un volcan, qui n'a de puissance qu'en bouillonnant; il jettera vers le ciel des colonnes de feu, et le spectacle sera grandiose; mais que le soufQe se refroidisse, il ne restera qu'un amoncellement chaotique de soufre, de lave, de cendre et de cailloux. L'esprit italien porte l'élan, l'enthousiasme, jusque dans les œuvres de calcul, de spéculation pure. A froid, sa vigueur se perd, et sa raison faiblit : il n'est lui-même que lorsqu'il se manifeste sous l'empire de la passion. Conséquemment, il se refuse maintes fois à la déduction rationnelle, et, par suite, alors lui font défaut l'ordre, l'enchaînement, la précision des idées. Ce qui n'a rien d'absolu, cependant, car on ne saurait lui dénier sans erreur et sans injustice ce penchant à 1 observation, à la comparaison, que nous constations tout h l'heure, et le sens rapide de l'utile et du réel. L'Italien, disait un philosophe moderne^ est un positiviste artiste, et c'est ce qui fait l'oriofinalité de son orénie national.

Les philosophes ni les savants ne manquent à l'Italie. Souvent, la réflexion sérieuse, la méditation soutenue, sont les qualités les moins ambitionnées de ses écrivains. On voit les plus habiles d'entre eux néf^lisfer comme à dessein l'ensemble pour le détail, le nécessaire pour l'agréable, le plan

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