‹ Histoire des littératures comparéesChapitre 71 sur 82 · Charles de Mouy · texte numérisé non relu

Charles de Mouy

loi irrésistible, fatalement ascendante et supérieure à l'intervention de la volonté, qu'il ne s'interrompt jamais, et que les derniers venus, riches de l'expérience des siècles écoulés, sont nécessairement les meilleurs. Battre la campagne sur ce thème spécieux, c'est se prendre à des mirages d'où l'on peut tirer h volonté les inductions les plus contraires. Scientifiquement, Thomme ne cesse point d'avancer, — c'est une vérité banale, — parce que de jour en jour s'augmentent ses moyens d'action sur les forces brutes de la nature et de la matière. Les industries grandissent. Les connaissances se propagent. Les beaux-arts se déploient. Moralement, spirituellement, le cerveau humain demeurant toujours identique à lui-même, c'est une question trop douteuse que celle de savoir si nous valons mieux que nos pères dont on nous voit reproduire les erreurs, les faiblesses, sinon les crimes, sans agrandir sensiblement l'essor de leurs aspirations ni les surpasser par un maximum d'intelligence En quoi notre époque devrait-elle être préférée d'une manière tranchée aux époques antérieures? La civilisation a marché à pas de géant. La vie en a-t-elle été rendue plus longue et pour chacun plus heureuse?

Parce que nous avons endigué les mers, déchaîné les forces motrices des fleuves et des chutes d'eau, perforé les montagnes, pesé l'astre du jour, créé de nouveaux soleils pour éclairer nos nuits, percé les abîmes de l'espace et du temps et parcouru avec une précision merveilleuse les cycles de la vie astrale, sentons-nous moins douloureusement que nos ancêtres l'incertitude de notre condition, l'impéné-

trabillté désespérante da mystère qui nous environne? Pensons-nous, demandait Lamartine, avec plus de profondeur que Job, avec plus de raison que Confucius, avec plus de noblesse et de poésie que Platon? Nos poètes chantent-ils plus divinement qu'Homère et Virgile ? Parlons-nous avec plus d'éloquence qu'un Démosthène, un Thucydide, un Cicéron ?

Si l'on s'en rapporte aux comparaisons les plus rapprochées, si l'on prend la peine de scruter attentivement les signes qui ont accompagné la disparition du dernier siècle, las de ses labeurs et de ses fécondités, que trahissent-ils, en ces jours crépusculaires, sinon l'épuisement des forces morales, le scepticisme inquiet et stérile, le vain effort pour rassembler les germes épars où l'on voyait l'espoir des temps à venir, et la désillusion générale des intelligences les plus confiantes dans les qualités perfectibles de notre humanité? On n'aurait qu'à méditer, sur ce sujet, à méditer longuement les réflexions si mélancoliques du grand philosophe anglais Herbert Spencer, terminant, en 1902, sa longue carrière par une sorte à'idtima çerha profondément désespérés. Après avoir cru si fervemment à la victoire définitive de la vérité dans le redoutable combat entre Terreur et la science, il s'écrie : « J'ai travaillé en vain, et j'ai dépensé mes forces pour rien. » Et voyant ce qu'il a sous les veux : la culture forcée et immorale des cerveaux, les abus de la presse, le faux progrès social, l'avilissement des caractères, le mépris du beau, la dé-

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