‹ Histoire des littératures comparéesChapitre 72 sur 82 · Faits et Commentaires · texte numérisé non relu

Faits et Commentaires

LITTERATURES COMPARÉES 445

pravation des arts, qui ne tendent plus qu'à séduire, au lieu d'instruire, le militarisme ramenant les mœurs barbares, le a pseudo-patriotisme, qui n'est plus, dit-il, que diabolisme », l'impérialisme susiîitant des guerres impies, la tendance générale au despotisme du gouvernement, de l'enseignement, de l'industrie, et l'indifférence lourde des masses, — il conclut que le monde retourne par la barbarie à l'esclavage ; il confesse, en s'inclinant sur la tombe, qu'il assiste à la déchéance universelle.

Seuls les résultats graduels des sciences exactes, ceux aussi de la science historique, en tant qu'elle procède des lois de l'observation comparée et de la critique positive, peuvent être envisagés comme des éléments irrécusables de progression. C'est grâce à ces sciences surtout que se modifiera, lentement, mais à fond et d'une manière certaine, l'état intellectuel de l'humanité. De leur ravonnement se déoacreront à la longrue les émanations multiples et confuses qui concourent ensemble à l'élévation morale des êtres. Plus rapide, plus sensible en sera l'action pour ainsi dire journalière dans l'ordre des faits positifs, dont la connexité prépare la fusion des peuples, de leurs intérêts, de leurs idiomes, de leurs idées.

Nous voudrions pouvoir résumer ici, à larges traits, les visées idéales qui ont ému les hommes, partout où la croissance de l'intelligence humaine a trouvé son expression historique en s'attestant par des successions d'oeuvres. Ses variations antérieures et sa physionomie présente, concrétées en des formules brèves, nous serviraient à induire *es métamorphoses futures. Ce qui est aujourd'hui

4'i6 LITTÉRATURES COMPAREES

sera autre clans l'avenir, pour finir pareillement entraîné par le torrent des choses. Toujours se déploiera ce besoin d'idéaliser qui permet à l'homme de donner a l'erreur aussi bien qu'à la vérité une vie supérieure; et son désaccord avec la nature et ses efforts impuissants pour la dominer seront sans terme. Egalement se reproduiront les perpétuelles alternatives de grandeur et de faiblesse, d'ascension et de déclin, d'épanouissement et d'épuisement, qui se retrouvent en toutes les périodes de l'histoire intellectuelle, c'est-à-dire d'une extrémité à l'autre de tous ces instants successifs que nous avons appelés des siècles.

En dehors de ces signes d'une constatation permanente, que seront à l'horizon les phases d'un développement ultérieur, abstraction faite des dernières particularités locales, des derniers vestiges d'une originalité native, qui partout s'effritent et vont disparaître ? Trop courte est la vue de notre esprit pour les embrasser distinctement. Pourtant, il est quelques faits d'ordre politique et social qui, d'ores et déjà, permettraient de concevoir des prévisions fort plausibles sur les futures répartitions des forces intellectuelles. Ces faits sont à portée de nos yeux. Ils se lient à des événements généraux et immenses qui sont en gestation, et dont les éléments sont perceptibles à qui regarde bien devant soi. Ils se dessinent dans le mouvement attractionnel qui pousse désormais l'un vers l'autre l'Orient et l'Occident. On les entrevoit aussi dans l'extension sans arrêt de quelques idiomes privilégiés, lesquels, par la vastitude des territoires qu'ils desservent, sont appelés à une évidente supériorité.

Enfin, ils s'affirment clans les progrès de croissance de certains groupements de nationalités, destinés h primer les autres par leur force d'impulsion ou par le poids de leur masse. Car ouvertement ceuxci rivalisent pour faire prévaloir, dans un nouveau partage du globe terrestre, sinon leur domination effective, du moins la conformité de leurs mœurs, de leurs habitudes, de leur langage. Les ambitions illimitées de l'impérialisme anglais, dont la guerre inique du Transvaal a été l'une des manifestations les plus récentes, les vigoureuses poussées du pangermanisme qu'imprime de tous ses muscles TAllemagne contemporaine, les mouvements lourds du panslavisme, qui font osciller le colosse russe tantôt vers l'Europe et tantôt vers l'Asie, nous attestent, chaque jour, avec quelle apreté se tendent les efforts des grandes puissances pour assurer la suprématie mondiale de leur politique, de leur génie, de leur langue écrite et parlée.

Rivalités des langues et des littératures pour Pextension de leur domaine dans le monde.

Fort inégales se répartissent les chances entre les grandes compétitions européennes, dont la caractéristique principale est l'affirmation aussi étendue que possible de la nationalité par le langage. Sous le rapport des proportions numériques, il il n'est guère douteux, par exemple, que les sphères d'action des langues anglaise et espagnole ne viennent à l'emporter sur celles des langues française

448 LITTÉRATURES COMPAREES

ou allemande, a plus forte raison italienne, grecque, Scandinave et diverses de quantité relativement négligeable.

A Tune sont ouverts des espaces illimités dans les cinq parties du globe, en y comprenant les Etats-Unis, la vaste « Union », qui comptera, dans un avenir prochain, deux cents millions d'êtres la parlant, l'écrivant et l'enseignant. Elle s'est répandue sur le monde entier, elle déborde sur tous les rivages, par delà les Océans ^

A l'autre appartiennent, au delà de sa place réduite dans le compartiment européen, File encore populeuse de Cuba, récemment enlevée à sa domination politique, et le Mexique, dans l'Amérique du Nord; puis, toute l'Amérique du Sud, sauf les Guyanes et l'immense Brésil, où naîtront, quelque jour, à la langue de Camoens, quatre-vingts à cent millions d'habitants. Pour l'importance du cadre d'extension, tous deux n'auront de comparable que le colosse chinois, aux pieds fragiles, et le colosse russe en Europe et en Asie.

Parmi les faits généraux qui, dans l'histoire du xviii*^ et du xix*' siècle, dominent tous les autres, l'un des plus graves est l'accroissement énorme de la puissance russe et le gigantesque essor qu'ont

1. Pendant « l'ère Tictorienne », en soixante années environ, la population coloniale blanche soumise à l'hégémonie ang-laise est montée de 1,250,000 habitants à 11 millions, tandis que celle delà mère patrie, de 26 millions, s'est haussée à quarante. Sans parler des Indes, on constate que le Canada a 5 millions d'habitants, l'Australie un nombre égal. Près d'un million d'Européens vivent dans l'Afrique anglaise. On estime que l'espace, au Canada^ en Australie, et même dans l'Afrique du Sud, se prête à la multiplication des coloniaux jusqu'à des centaines de millions, qui seront unis un jour par le langage et par la civilisation.

pris ses destinées. La voix de ses hommes d'Etat, menaçant, comme PobiedonostzefT, de russifier le monde, Finfluence de ses écrivains, de ses publicistes, devra se mêler dans l'avenir à bien des événements capitaux et décisifs pour l'évolution des peuples européens. Le développement numérique de sa population atteindra, en moins d'un siècle, des proportions formidables. L'idiome slave s'impose dès maintenant sur une étendue de territoire au moins égale à la septième partie du globe.

Il n'est pas conjectural que la langue française perde de sitôt le rang que lui valut, durant une longue suite de siècles, l'ascendant de la pensée et du génie, et qu'elle a conservé comme moyen d'expression littéraire, artistique ou diplomatique. Géographiquement, sans parler de ses annexes anciennes : la Belgique, la Suisse romande, les cantons canadiens, de grands espaces lui seront ouverts, en outre, dans la direction du Sahara et du centre de l'Afrique, en Asie, dans l'Indo-Chine. Ajoutons qu'elle a gardé le privilège d'une grande diffusion dans l'Europe occidentale ; que le français est encore le principal truchement de la fourmilière humaine s'aofitant et g^rouillant dans le bassin de la mer de Marmara et dans le Bosphore, et que l'enseignement du français demeure inscrit en première ligne du programme des études en maints pays.

Vers 1880, l'Allemagne ne possédait pas un pouce de terre hors d'Europe. Vingt ans après, son pavillon flottait sur 2,500,000 kilomètres de territoire, occupés par 16,000,000 d'habitants, sans compter ses colonies du Brésil et de Palestine. En raison de la puissance d'accroissement qui ne cesse de se

manifester chez la population germanique et par le fait de ces larges tentatives d'expansion coloniale*, le progrès de la langue allemande est assuré de se rendre très considérable. Encore paraîtra-t-il forcément limité, si on le compare aux fortes proportions des branches anglaise ou russe. Quant à la langue italienne, elle ne semble pas promise à dépasser de beaucoup ses bornes actuelles.

Il y aura, de par le monde, pertes de rang pour bien des Etats, ruptures d'équilibre capables d'influer plus ou moins sur les différents modes d'interprétation de la pensée, absorption de nombreux idiomes secondaires par des langues plus expansives et destinées à les déborder tôt ou tard. Il ne semble point que les Turcs reprennent jamais, suivant l'expression de Littré, l'élan qui les porta jadis au pied des remparts de Vienne. Fort au contraire, il est très présumable que les pays qui auront composé la Turquie d'Europe seront appelés à devenir ou slaves ou grecs. Les Arabes, dont l'empire, au moyen âge, s'étendait de Bagdad aux Pyrénées, conserveront, outre les sables de l'Ara-

1. Il y a lieu de relever ici une intéressante observation. En la vallée du Nil, la littérature et la civilisation arabes, qui, depuis la prise de Cordoue, n'avait plus jeté que de rares étincelles, à Tunis, au Caire, en Syrie, semblent, aujourd'hui, se réveiller d'un long sommeil. Toute une génération inspirée à laquelle se rattachent les noms d'Ismaïl Pacha Sabry, Mahmoud Pacha Samy E Baroudy, Ahmed Bey Chawky, Hefny Bey Nassif, s'est efforcée, non loin de nous, de renouveler la poétique musulmane. C'est encore dans la langue des Moallakat que, sous la dynastie de Mohammed Ali, ces modernes auront célébré les objets constants de l'inspiration orientale : les passions de l'homme et les grands effets de la Nature. On ajustement consiaté {Mercure de France, x, 1902) que l'Egypte, à l'heure présente, centralise presque tout l'effort de la pensée arabe.

LITTERATURES COMPARÉES 451

bie, des appendices importants : la Syrie, l'Egypte (quoique déjà terriblement anglicisée*), Tripoli, des ramifications sérieuses en Tunisie, en Algérie, dans le Soudan et au delà. Il n'est guère probable, cependant, que leur civilisation vienne à ressaisir l'antique prépondérance en la plupart de ces milieux, où s'est implantée la conquête européenne. En Orient, la Perse, qui, depuis cette foule de dynasties fondées sur les ruines du khalifat de Bagdad, n'a plus revu le temps des Achéménides ni des Sapor, semble devoir éclater quelque jour, entre la double étreinte de la Russie et de l'Angleterre. Sans disparaître de la scène du monde, parce qu'elle possède en elle-même une énorme vitalité, elle sera tout au moins le champ de bataille des deux peuples. Bien des langues de l'Asie seront frappées de déchéance, bien des idiomes impar-e faits, végétant sur d'autres contrées de la terre, derniers débris des races autochtones, céderont à la pression pour disparaître comme d'informes rudiments, auxquels ne se rattache aucune tradition écrite".

1. Voir dans l'ancienne Rei'ue positive une étude de Littré dont nous avons de très près serré les fortes considérations.

2. Une statistique comparée du développement des langues européennes et asiatiques dans le monde donnait, aux environs de 1900, ces chiffres bruts : l'anglais est parlé par 116 millions d'hommes, le russe par 85 millions, l'allemand par 80 millions, le français par 58 millions, l'espagnol par 44 millions, le japonais par 40 millions, l'italien par 34 millions,... et le chinois par 360 millions. Cette statistique ne fait pas entrer en ligne de compte les inégales répartitions, entre les idiomes, de leurs sphères d'influence.

452 LITTERATURES COMPARÉES

En revanche, avec la multiplication des descendances anglaise, espagnole, russe, française, allemande, hollandaise, la science occidentale aura importé de toutes parts ses appareils et ses laboratoires; elle aura fait faire à l'avancement général un chemin prodigieux.

Il y a déjà longues années que les Amériques, l'Australie, rivalisent à armes égales avec l'ancien monde et ne cachent point leur ambition de lui arracher la prééminence qu'il doit à son antériorité de civilisation. Ainsi que l'écrivait éloquemment Yillemain, quand ce nouveau monde anglais d'Amérique, qui se défriche et s'élabore si vite, sera peuplé comme l'Europe, quand ses bateaux à vapeur traverseront le trop fameux canal de Panama, où tant de millions se seront engloutis, quel immense espace ne parcourra point la parole d'un Shakespeare, dans quels lieux lointains et ignorés de lui ne seront pas lus ses ouvrages, et sur quel théâtre ne sera pas entendu ou imité son génie î Sur un autre continent, dans la presqu'île de l'Inde, se pressent deux à trois cents millions d'hommes. que la main dominatrice de l'Angleterre ne pourra toujours retenir et chez lesquels, en dépit d'une religion funestement passive, s'infiltre sans relâche le savoir européen. Déjà, en 1871, un journal de là-bas, VAkbar-i-Ajijuman-i-Penjdb, protestait, sous la forme d'un article très piquant, contre le mot de demi-civilisés appliqué aux Indiens, et n'hésitait point à déclarer l'Hindoustan de beaucoup plus

civilisé que la Chine et la Perse elle-même. On tracerait un tableau fort animé de la vie intellectuelle dans les provinces de l'Inde, où les idiomes indigènes, conservés au sein des écoles publiques, servent de véhicule aux mœurs, aux sciences, à la propagande morale de TEurope. Par la religion, les mœurs, les institutions, la vie de famille, les Hindous sont restés inassimilables à l'absorption britannique. Mais des réformateurs sont sortis des entrailles de l'Inde moderne qui fermement, comme Malabari par ses conférences et ses livres, auront travaillé au rapprochement de l'âme occidentale et de l'àme asiatique. Sur le sol sacré où les Aryas du Supta chantaient des épopées, formulaient des théodicées et des grammaires, parcouraient le cycle des philosophies en une époque où nos forêts n'abritaient encore que des barbares, en ces climats pleins de magnificences recommenceront à couler les sources vives*.

Il suffit d'avoir abordé l'étude des philosophies et des religions dans l'Asie centrale, pour se rendre aisément compte des capacités de développement intellectuel du légendaire pays d'Iran, pour découvrir combien la Perse a le goût des choses de l'esprit, par quelles profondes révolutions religieuses elle a été bouleversée depuis cinquante ans, et tout ce que pourrait éveiller chez cette nation une parole jeune et passionnée, comme était naguère celle du Bâb

On a mille fois représenté le phénomène unique

1. L'auteur d'un curieux ouvra gfe anglais, Vestiges of civilisation, poussant jusqu'au paradoxe l'idée de cette progression indéfinie, prévoyait le jour où, des bords de la Seine, la haute culture passerait sur ceux de l'Hudson et de la Susquehannah, comme si la civilisation ne pouvait, en effet, se dédoubler sans se dépayser.

i54 LITTÉRATURES COMPAREES

de la civilisation chinoise parvenant, dès son enfance, à un essor extraordinaire, devançant l'Europe dans l'invention de l'imprimerie, de la lithographie, comme en bien d'autres découvertes, tirant de son seul fonds une littérature énorme; puis, s'arrêtant là tout d'un coup, n'avançant plus, s'immobilisant dans le culte de la tradition, ferman sur soi les portes de l'avenir, répudiant de parti pris la loi du progrès, les notions du droit, de l'union, de la coopération, et se refusant, par principe, h imprimer aucune impulsion nouvelle à la marche des premiers âges. 11 en fut ainsi de la Chine, comme nous venons de le dire, pendant des séries de siècles, en effet. Cependant le moment est proche, s'il n'est pas arrivé, où ce lieu commun historique cessera d'être une vérité. Malgré l'obstination des résistances, les idées et les habitudes de l'Occident ont fini par déborder les frontières de l'empire chinois. Les sciences appliquées, la mécanique, la construction des machines, y accomplissent des progrès considérables. Sous la direction des maîtres anglais, français, allemands, l'enseignement lui-même se modifie, sans que les achoppements d'une routine séculaire puissent en empêcher la lente mais certaine métamorphose. Un mouvement se dessine, s'accentue à vue d'œil, qui porte invinciblement vers le progrès moderne cette immense population, durant tant de jours et tant de nuits emmaillotée dans les langes du passé. Il est facile d'escompter, dès maintenant, les résultats de la transformation morale, politique, intellectuelle, qu'elle est appelée à recevoir, lorsqu'elle aura définitivement secoué ses principes d'ordre faux, d'o-

béissance aveugle, de régularité mortuaire. Avec l'énormité de moyens dont elle dispose, la Chine occupera certainement une place considérable, sinon même envahissante, dans le travail de la civilisation universelle. Tout inférieurs qu'ils soient sous le rapport de l'esprit, ces quatre cents millions d'hommes occupant un territoire continu (à la différence de l'empire britannique, partagé entre l'Europe, l'Afrique et l'Australie) ne peuvent manquer de peser lourdement dans la division des forces et de l'équilibre. Enfin, h l'extrême Orient, une armée d'instituteurs venus d'Europe et d'Amérique, unis entre eux par la solidarité des intérêts, ont annexé une nation de quarante millions d'hommes à une civilisation nouvelle. Les Japonais, depuis qu'ils appliquent chez eux, avec les meilleurs résultats, les méthodes pédagogiques européennes, ne se croient pas loin d'atteindre au niveau de la science occidentale. L'université de Tokio ne se juge pas inférieure en importance à l'université de Paris. Une critique informée du mouvement général des intelligences ne doute point qu'elle ne puisse mettre sur une ligne de comparaison égale les écrivains les plus célèbres d'Europe ou d'Amérique et les poètes, les conteurs, les orateurs ou les essayistes les plus réputés^ du Japon contemporain. Ce

1. Par exemple, trouvera-t-elle fort légitime de porter en parallèle, pour le seul groupe des essayistes, très abondant au Japon, l'illustre Fukuzawa avec l'Américain Emerson; l'original Tagochii Ukichi, préconisateur de la renaissance du style chinois ou chinoisant, avec le « philosophe cosmopolite » allemand J.-J. Engei ; l'esthéticien moralisant Shiga avec l'Anglais Samuel Johnson; le spirituel Fukuchi avec le Français Alphonse Karr, et ainsi de suite.

rs'ous remarquons, pourtant, qu'il se trahit un peu d'exagération

456 LITTERATURES COMPARÉES

peuple intelligent et lettré, que nous voyons maintenant aspirer à la suprématie commerciale et politique sur les mers de l'océan Pacifique, est de ceux qui publient, avons-nous dit, le plus grand nombre de livres. Il a quintuplé cette production de 1880 à 1900. De jour en jour, le monde officiel encourage les études, protège les talents, développe les ressources de l'instruction. Il n'est douteux pour personne que les Japonais ne représentent, dans leur sphère et au dehors, un centre d'action considérable.

Quoiqu'on ait soutenu plus d'une fois que ni dans l'antiquité les conquêtes d'Alexandre, ni dans les temps modernes les efforts concurrents de la Russie et de l'Angleterre ne sont parvenus à modifier l'esprit orientaP, cette modification se produit, lente ailleurs qu'au Japon, mais partout progressive et

dans ces appréciations comparées élogieuses, et qui tiennent à 1 enthousiasme de la nouveauté. Si nous en croyons un bon juge de Yédo, que n aveugle pas la complaisance nationale, le docteur Inoue Tetsujiro, la littérature japonaise contemporaine laisserait fort à désirer. Les prosateurs sont nombreux, mais, d'ordinaire, médiocres. Les grandes pensées font défaut aux poètes, malgré des élans d'inspiration plus hardis. L'art dramatique se confine, comme par le passé, dans une exposition de faits cruels et de scènes mélodramatiques. Le roman se traîne dans la vieille ornière, quoiqu'il se soit rendu plus populaire qu'autrefois. Et le critique japonais souhaite à ses compatriotes une culture générale plus étendue, et aux écrivains de son pays un plus grand fond d émotivité humaine, une étude plus approfondie de la nature. {Nichi Nichi Shimboum, 1903, d'après une piquante analyse de la Revue des Revues.)

1. Par exemple dans un curieux article d'un publiciste anglais, Meredith Towsend, sur ce thème : Si vraiment l Europe a exercé une influence en Asie, et concluant par la négative {Contemporary , février 1902).

certaine. L'Orient et rOccident, si longtemps séparés, se rejoignent de toutes parts. L'antinomie séculaire va prendre fin.

Jusqu'à nos jours, l'humanité, disons-nous, fut perpétuellement divisée entre deux formes ennemies et parallèles : l'esprit européen et l'esprit asiatique. La lutte de l'Occident contre l'Orient a commencé avec la civilisation, dont les germes, tant de fois fécondés par l'influence du plus beau ciel dans les plaines de l'Asie, en furent tant de fois arrachés. Dès les épopées homériques, on voit se dessiner entre Grecs et Troyens les caractères de cet immortel combat. Depuis la chute d'ilion, l'esprit européen n'a cessé d'agir contre l'esprit oriental, de l'envahir et de le dominer. Ce sont, dans la suite des âges, la Perse humiliée, l'Asie Mineure colonisée, les remparts du Taurus franchis comme une vaine muraille, l'Inde envahie, la Bactriane pliée à la discipline des Grecs, et les empires soumis à la puissance de Rome. On peut déclarer, dès lors, que l'Occident a tout h fait supplanté l'Orient, qu'il lui a ravi son droit d'aînesse, et qu'à son tour il portera les destinées du genre humain. L'Asie se relève et semble, un instant, prendre sa revanche avec Mitliridate. Courte indécision de la fortune, qui se termine par le désastre suprême des guerres pontiques ! Sous Héliogabale et Constantin, un mouvement passager fera rétrograder deux fois l'Europe vers l'Asie. C'est qu'en ces temps antiques les forces européennes s'emploient tout entières à l'élaboration des peuples nouveaux qui doivent sortir des ruines du monde ancien. L'invasion musulmane produisit un recul

LoLiÉE. — Litt. comp. 2G

458 LITTERATURES COMPARÉES

sensible de l'Occident chrétien. Entre Charlemagne et les croisades, celui-ci se concentre de nouveau; enfin il sort de son immobilité pour ne plus interrompre la suite de ses efforts, expulsant les Arabes, émancipant la Provence et le Languedoc, rendant a l'Espagne son territoire, reprenant la Sicile, Malte, la Grèce, les côtes italiennes, et portant sans cesse ses armées, ses idées, ses mœurs, ses langues et la supériorité des sentiments modernes jusqu'aux derniers confins de l'Asie*.

L'Orient, depuis cette longue victoire, a cédé de jour en jour h l'ascendant de l'Europe. A l'exception de quelques régions écartées dans les creux des montagnes, l'Asie orientale fait partie du monde ouvert. Nos habitudes entrent de force jusque dans les contrées les plus obstinément attachées leurs traditions immémoriales, à leurs •aniiques formules. Les deux groupes immenses se touchent; un courant continu se meut de peuple à peuple, sur toute la surface de la terre, à travers les continents et les mers. Ajoutons que les plus longs voyages sont devenus un jeu pour l'imagination ; que la jonction de l'Asie orientale au monde européen est, ainsi que nous venons de le dire, définitive; que les événements ont donné à l'Angleterre quinze à seize cents lieues de frontières mêlées avec le Thibet et la Chine; que la France s'est nouvellement taillé un vaste empire dans le manteau de l'Asie; que la Russie pousse avec une persévérance inlassable sa marche en avant jusqu'aux bornes de l'Inde; et que le Japon et la

Page 1