‹ Histoire des littératures étrangères (volume 2)Chapitre 101 sur 300 · CHAPITRE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DOUZIÈME

Tari, mais sa confiance en lui-même n'est pas suffisamment justifiée par la yaleur de ses œuvres; il prouve simplement que la critique est plus aisée que Tari. Les Italiens estiment beaucoup son traité d'esthétique intitulé Ragione poeUca, dont les idées sont saines et la forme agréable»

Zeno (1689-1750), dont les opéras eurent de la vogue» allia aussi la critique à la composîlioD du drame ; il eut une grande autorité sur ses contemporains, et il la méritait autant par son instruction, sa finesse, que par la générosité de ses sentiments. Il publiait à Venise, de concert avecHaffei, le Journal da Lettrés, qui exerçait une véritable influence sur le public.

Le jésuite Bettinélli (1718-1808) se fit un nom dans la critique par l'indépendance de ses opinions, la verve plaisante de ses attaques contre les in)itateurs, et même contre les maîtres. S*il avait raison de se moquer de ces rimeurs vulgaires, qui, à propos de rien, sans idées, sans talent, inondaient le public de leurs fades productions; s'il faisait bonne justice des langueurs surannées de la pastorale, en faisant grâce à peine à YAminta du Tasse , il excédait son droit et sortait des règles du goût quand il s'attaquait avec autant de violence que d'injustice à la DMne Comédie de Dante. C'est dans ses Lettres de Virgile aux Arcadiens qu'il entreprit cette campagne malbeureuse et inutile , car elle n'empêcha pas le public de se rattacher de plus en plus au grand poète fiorentin, et elle fit faire des réserves à Voltaire lui-même y qui n'était pas grand admirateur de l'épopée dantesque. Bettinélli a des idées plus justes dans ses Lettres fttr la littérature et ses Discours philosophiques, mais il manque partout de profondeur.

Dante trouva, quoiqu'il n'en eût pas besoin, un défenseur et un vengeur dans Gaspard Gozzi (1713-1786),

critique d'un goût plus large et plus sûr. Il publia une nouvelle édition de la Drnne Comédie, et y ajouta un Jugement des ancietu poëtes sur la censure moderne de Dante; c'est une réponse aussi vive que spirituelle aux Lettres de Virgile, et en même temps une analyse fort bien faite des beautés du poème. Cette polémique eut pour résultat de ramener Tattention publique sur l'épopée nationale trop longtemps oubliée , et dont Gozzi indiquait le premier la pensée pro-

fonde et la baute inspiration poétique. Pour expliquer et populariser Tœuvre de son poète favori, il forma le groupe académique des GraneUeschi , dont la critique eut une beureuse influence, malgré le ton plaisant et boufTon qu'elle crut devoir adopter. Gozzi ne négligeait aucun moyen sur le public, et de plus il écrivait pour vivre, car la misère le réduisait à se mettre à la solde des libraires. Seul , il rédigeait un journal qui paraissait deux fois par semaine : c'était Y Observateur, imité du Spectateur d'Addlson. Malgré l'inquisition vénitienne, il y attaquait les vices et les préjugés en déployant toutes les ressources d'un esprit ingénieux, d*une politesse élégante et fine, d'une verve inépuisable; il cachait le sérieux du fond sous l'aimable variété de la forme, employant selon le besoin l'allégorie, le dialogue, la comparaison ou Tanecdote; mais on y sent trop souvent la hâte du travail improvisé. Ses Lettres valent mieux sous le rapport du style.

Avec moins de goût et de grâce, mais un sans-gène original et capricieux, Baretti (1716-1789) publiait à Venise sa Férule littéraire (Frusta letteraria). Critique acerbe et provocateur, il mêlait la raison à la passion , avec une verve qui souvent dépassait la mesure; ses coups étaient rudes, et parfois mal adressés; Goldoni en ressentit les atteintes aussi bien que les Arcades. Il poursuivait de ses sarcasmes

Page 1