CHAPITRE DOUZIÈME
toutes les facilités désirables pour mener à bonne fin une grande entreprise qu'il avait conçue , celle de reprendre rbistoire nationale par la base , en l'appuyant sur tous les documents du passé. Il réunit en vingt-neuf volumes in-folio tous les annalistes et les écrivains de la Péninsule, depuis le cinquième jusqu'au seizième siècle : trésor inestimable qu'il intitula : Rerum ilaUcarum scriptons. Il s'occapa ensuite de mettre en oeuvre ces richesses, et passa dix-huit ans à composer ses Annales d'Italie, en quatorze volumes; c'est l'histoire générale de la nation, dans son ensemble et ses détails, conduite jusqu'en 1749. Si l'unité lui manque , c'est moins la faute de l'écrivain que de la matière elle-même, car rien n'est plus divisé et plus multiple que l'histoire de tous ces États et de toutes ces villes , agités par tant d'intérêts divers et de vicissitudes. La franchise, la bonne foi, la simplicité, une vaste science, telles sont les qualités qui recommandent cet important ouvrage.
Gomme complément à ces grands travaux, Muratori fit une riche collection des chroniques italiennes, des chartes, des diplômes, sous le titre de AnliquUates medU œvi. La censure ecclésiastique trouva bien quelques passages à incriminer dans les œuvres du savant. historien, mais le pape Benoit XIV prit lui-même sa défense, en considération des grands services qu'il avait rendus à la science et de la pureté de ses intentions. Son AnlichUâ EsUnsi, modèle de narration et de méthode, est un hommage rendu à la famille régnante de Modène, dont il recevait les bienfaits.
Giannone (1676-1735) fut moins heureux dans ses démêlés avec les puissances ; par son Histoire civile du royaume deNaples, ouvrage incomplet, plein d'incohérences et d'erreurs chronologiques , il se mit en hostilité directe avec l^utorité religieuse et s'attira les foudres de l'Église. L'em-
perear Charles VI lui donna un instant asile et protection ; puis il se retira à Genève pour composer son Triregno, ouvrage qui resta inachevé et qui est très-hostile à la papauté. Conduit par trahison sur les terres de Savoie, Giannone y fut saisi et incarcéré, quoiqu'il eût abjuré ses erreurs; il mourut, après vingt ans de captivité, dans la citadelle de Turin.
On voit que si Tltalie n'était pas encore la terre de la liberté, les idées nouvelles y fermentaient pourtant, malgré la vigilance d'une autorité jalouse. L'esprit philosophique y pénétrait avec les ouvrages que lui envoyait la France. Parmi les penseurs et les érudits qui tendaient à formuler des systèmes , il n'en est pas de plus remarquable que le Napolitain Jean-Baptiste Yico (1668-1744), à la fois juriste, philosophe, historien et critique. Il professa pendant quarante ans la rhétorique à l'université de Naples, et fut nommé, vers la fin de ses jours, historiographe du roi. Malheureux dans sa vie privée, toujours en lutte avec le besoin, il ne montra qu'un caractère faible et indécis, sacrifiant ses idées et ses convictions selon qu'il redoutait le pouvoir ou en espérait quelque récompense. De son vivant, et même après sa mort, 11 n'exerça aucune influence, et resta profondément ignoré de l'Europe jusqu'à ce que nos modernes philosophes l'eussent tiré de l'oubli. C'est M. Michelet qui l'a fait connaître en France, et qui a mis son système en honneur, avec une intention évidemment hostile à la religion. L'ouvrage capital de Yico, intitulé : Principes de la science nouvelle, sous des formules en apparence rigoureuses et savantes, n'est basé au fond que sur une hypothèse, et contient maintes contradictions. Son point de départ serait la négation de la création ; car, selon lui, les choses qui commencent viennent d'elles-