CHAPITRE DEUXIÈME
enviés, qu'est-il resté dans la mémoire des peuples et dans le domaine des lettres ? A peine quelques noms que Ton cite en passant sans s*y arrêter, et pas une œuvre qui fixe Tattention , qui donne de la durée à cette langue , aujourd'hui presque effacée.
En Italie, au contraire, les débuts de la poésie sont tardifs et' pénibles : les premiers chants sont entachés d'une recherche maniérée et pédante qui ressemble plus à une décadencé qu'à une aurore. Mais Bante paraît : il s'empare de la langue comme de son domaine , il lui donne l'em* preinte de son puissant génie, il crée cette œuvré immense et sublime qu^on nomme la Dhinu Cùmeiia, il y condense la foi religieuse de Pltalie, son génie individuel, son esprit national ; il s'élève en môme temps dans ces hautes régions de l'idéal qui lé font contemporain de tous les ftges ; à tous ces titres, Dante est l'Homère chrétien, et la personnification du génie littéraire de l'Italie.
Dante, ou plutôt Durante Alighieri (1265-1321), naquit à Florence, d'une famille * illustre , qui appartenait à ce parti guelfe dévoué aux intérêts patriotiques et à ceux de la papauté , contre les prétentions des empereurs d'Allemagne. Il perdit son père de bonne heure , et fut confié par sa famille aux soins de Brunetto Latini. « Vous m'avez enseigné, dit Dante à son maître dans un chant de V Enfer ^ comment l'homme devient immortel. » Mais Dante tira plus de ressources encore de son propre génie et de son ardeur pour l'étude : il embrassa toutes les sciences connues de son temps, la rhétorique, l'histoire, la philosophie, la physique, l'astronomie, la musique, la peinture; il étudia la médecine à Bologne, et se fit inscrire comme médecin sur le registre des $ept arts majeurs dans sa ville natale. C'était une des conditions requises pour
avoir droit aux charges publiques. Il porta les armes avec gloire dansles rangs des Guelfes contre les Gibèlinsd*Arezzo, prit part à la bataille de Gampaldino en 1289, et à une expédition contre Pise. Il se maria à Gemma Donati, dont il eut sept enfants. Mais dès Tâge de neuf ans, une passion plus forte, plus idéale, avait rempli son &roe pour ne plus la quitter ; c'était celle d'une enfant comme lui , Béatrix Portinari : passion divinisée par un culte poétique, et qui fit germer un immortel poème dans cette imagination embrasée de l'amour du beau.
Mêlé aux orages et aux passions politiques de sa patrie , Dante remplit plusieurs fonctions publiques, fut employé à diverses ambassades, et devint l'un des six prieurs de Florence (1300), au moment où cette ville était déchirée par les factions des Noirs (Gibelins) et des Blancs (Guelfes). Dans l'intérêt de la paix publique , les prieurs bannirent les chefs des deux partis. L'un de ces exilés était Guido Gavalcanti, ami de Dante; étant tombé malade, on lui permit de rentrer à Florence. Ce fut l'occasion que saisit Corso Donati, chef des Noirs, pour prendre une revanche et accabler ses ennemis; il fit appel à Charles de Valois, frère de Philippe le Bel, et au pape Boniface YIII. Dante fut chargé d'une mission auprès du Pontife pour lui ouvrir les yeux ; il entrevoyait pourtant le danger qu'il y avait à quitter son poste, c Si j'y vais, qui reste? et si je reste, qui y va? » disait-il. Il partit, et pendant son absence les Noirs, aidés par Charles de Valois, se livrèrent à de cruelles violences contre leurs adversaires; le meurtre, l'exil, la proscription, la confiscation, tels furent les moyens tyranniques dont usa pendant cinq mois la faction triomphante. Dante, qui était à Rome, fut accusé de malversations pendant sa charge de prieur, et condamné à payer