CHAPITRE SEIZIÈME. S
La dernière pièce est un vaste drame historique à la manière de Shakspeare; Arnauld de Brescia y figure, au milieu des passions du moyen âge, comme le représentant des aspirations italiennes, le champion du progrès et de la liberté. L*émotion dramatique est un peu sacrifiée au développement historique et politique de Taction ; elle se perd dans un excès de détails et d'accessoires, mais l'idée dominante était de nature à passionner le public italien, et ce fat aussi pour Niccolini le point culminant de sa gloire.
Au-dessous de lui, et en suivant la même voie, un écrivain piémontais, Marenco, obtenait aussi une certaine vogue par plusieurs tragédies d'un ensemble défectueux, mais animées par moments d'un souffle vigoureux et inspiré : Dùnati, Manjredi, Fosearig ont occupé l'attention publique, moins pourtant que la Pia de' Tohmei, pièce touchante, d'une inspiration dantesque, et dont le cinquième acte est sublime de pathétique.
Avec les auteurs précédents, qui forment transition entre les deux écoles, les traditions classiques s'évanouissent, et désormais le drame régnera en maître au théâtre. Alors apparaît un écrivain heureux et fécond, Giacometti, que Ton a surnommé c le premier fournisseur dramatique de la Péninsule ». Son Cola di Rienzo date de 1838, et le sentiment national y est exalté dans quelques scènes fort belles. Le Torquaio Tauo est en sept actes avec prologue; c'est la vie du Tasse mise en scène, avec un peu de décousu et d'invraisemblance, mais représentée surtout dans cette situation dramatique et pénible où l'illustre poète est retenu captif dans une maison de fous. Un autre drame. Maria Viseonti, fut composé pour la grande tragédienne Ristori ; il offre des scènes fort émouvantes; d'un acte à l'autre l'intérêt augmente; le cinquième
no LITTÉRATURE ITALIENNE.
acte porte rémotion jusqu'au comble , et le dénoûment est d*un effet saisissant. Si le style de cet écrivain était à la hauteur de son imagination, il pourrait compter parmi les maîtres. C'est encore le style qui est le côté faible de son Sophocle, peinture majestueuse de la yieillesse du grand tragique grec, lorsqu'il est en butte à l'ingratitude de ses fils. Giacometti a aussi composé de nombreuses comédies dont la plupart ont réussi à la scène, quoiqu'eUes soient en général assez médiocres : les meilleures sont la Donna et il FisUmomitta.
La Médée de M. Somma a été applaudie grâce à la puissance dramatique de madame Ristori, car, sans elle, malgré des vers énergiques et bien tournés, il est probable que cette pièce eût passé inaperçue comme beaucoup de ses congénères.
M. Carcano, dans sa tragédie A*Ardoino, a plus de chaleur et d'éclat, et même, dans quelques scènes, il excite cette noble émotion qui commande le succès. Son Spartacut est aussi une belle étude antique ; ce qui manque à cet auteur, c'est l'art suprême de combiner un plan et d'agencer un sujet avec cette force, cet intérêt qui est la rie même de la composition dramatique. — C'est aussi le défaut dominant des pièces de Leopoldo Marenco, qu'il ne faut pas confondre avec son père, l'auteur de la Pia d^ TohmeL Sa Piccarda DonaU n'a eu qu'un succès du moment, et sa seconde tragédie, Saffo, n'obtint pas une attention plus durable. L'éclat du style peut séduire quelques lettrés, mais la masse des spectateurs cherche ailleurs son plaisir : elle a l'instinct de cette règle capitale formulée par Boileau :
Que le trouble, toujours croissant de scène en scène, A son comble arrivé, se débrouille sans peine.