‹ Histoire des littératures étrangères (volume 2)Chapitre 14 sur 300 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

théologien même ; mais sa doctrine n^est point celle des publicistes servîtes; la monarchie, telle qu'il l'entend» n'est pas le despotisme d'un chef militaire , représentant suprême du système féodal; c'est une souveraineté paiàble, civilisatrice» universelle; instituée dans l'intérêt de tous, elle conserve la liberté de chacun» elle redresse les inégalités qui tendraient à détruire le niveau général ; enfin elle ne prétend aucun droit sur le for intérieur des consciences, ni sur la constitution intérieure de r%lise. L'Église , au contraire , est reconnue comme une puissance distincte , divine en son origine , inviolable en son action ; . le sacerdoce et l'empire, indépendants l'un de l'autre dans leurs attributions respectives, se subordonnent l'un à l'autre dans leurs rapports : le pontife est le vassal temporel de César, mais l'empereur est l'ouaille spirituelle de saint Pierre. Ainsi dans ce différend célèbre qui , depuis près de trois cents ans, partageait les docteurs et les hommes d'État , le poète philosophe tentait le rôle difficile de conciliateur. »

Ce rôle était prématuré, et même impossible : les souverains étaient encore trop portés à la tyrannie de l'arbitraire pour que l'Église pût abdiquer la tutelle protectrice dont l'avait investie la confiance des peuples jointe à l'autorité divine, et Dante en avait la preuve sous les yeux dans la conduite violente des empereurs en Italie.

C'est l'amour de Béatrix qui fit naître la poésie dans l'âme de Dante; c'est pour elle qu'il fit, avant l'Age de vingt ans, ses Sonnets et ses Canxoni, qui sont empreints des défauts du temps, c'est-à-dire de subtilité, de bizarrerie, de jeux de mots énigmatiques ; il semble qu'on ne pouvait parler d'amour sans alambiquer les sentiments dans les savantes analyses de la scolastique ; malgré cela ,

la délicatesse et la gr&ce s*y rencontrent avec la supériorité du style. Plus tard, dans son Convito (Banquet), Dante entreprit le commentaire de ces premières poésies, pour en donner le sens réel et le sens allégorique. Il n'acheva pas cet ouvrage, qui a le ndérite de nous montrer comment il fut amené de la poésie à Tétude de la philosophie, par la lecture de Boéce et des philosophes anciens ^

Si Ton veut trouver la pensée intime de Dante , ses impressions d'enfance , ses Confessions, sa vie racontée par lui-même, il faut lire sa Vita nuova, qu*il écrivit à vingtneuf ans ; il y inséra les quatorze sonnets adressés à Béatrix, en y joignant des notices destinées à en expliquer la composition et les circonstances qui l'avaient accompagnée. C'est là que se trouvé l'âme entière du poète, avec ses agitations, ses joies, ses souffrances, ses extases, espèces de visions qui laissent croire que son rêve sublime , la Dwine Comédie, fut pour lui une sorte de réalité.

Béatrix Portinari, immortalisée par les vers de Dante, sa muse, l'idéal de sa vie et de ses chants, était une enfant comme lui quand il la vit pour la première fois, le premier jour de mai 1274. Dante avait neuf ans, et cependant cette impression fut si forte qu'elle décida, pour ainsi dire, de son avenir et de sa vie. c Elle m'apparnt, dit-il, vêtue d'une belle couleur rouge <fui rehaussait encore la pudeur

■ n est à propos de remarquer qae la Béatrix de Dante, d^abord être réel et objet d^on culte passionné, se transforme peu à peu dans sa pensée; elle sMdéalise dans la JHvine Comédie, et beauconp de commentateurs voient en elle la personnifieaUon de la Théologie et de la PhiiO' tophie. Un ayeu du poète Tient à l'appui de cette interprétation. « Par ma JDame, dit^il dans le Banquet, j^entends parler de cette lumière puissante, la Phlhsophie, dont les rayons font rererdir les fleurs et fructifier la véritable noblesse de Tbomme. » Du reste, cet amour platonique ou mystique est commun à beaucoup de poètes du moyen âge. Voir DblécLDSE, Dante et la poésie amoureuse, 2 toI.

Page 1