CHAPITRE DEUXIÈME
et la modestie empreintes sur son front : elle était parée comme il convenait à son jeune âge. — Dans ce moment, Tesprit vital, qui réside au. plus profond de mon cœur, se mit à trenabler en moi avec tant de force, que des puisa* tions violentes se faisaient .sentir aux moindres veines... et je m'écriai : Malheur à moil cai* je serai souvent troublé désormais. — Dès lors l'amour fut maître de mon âme; l'image chérie ne me quitta plus, et sa présence fut si bienfaisante qu'elle ne permit jamais à mes désirs de me soustraire aux conseils de la raison. >
Depuis ce moment, l'âme de Dante appartient tout entière à Béatrix; elle est pour lui un être céleste, un type de perfection; il la vit rarement, mais chaque fois qu'il la vit , il se sentit devenir meilleur. Quand parfois il la rencontrait sur son chemin , et qu'il recevait d'elle un salut gracieux , une sorte d'extase s'emparait de lui. < Au moment où cette noble dame inclinait vers moi la tète, rien ne pouvait voiler l'éblouissante clarté qui m'inondait les yeux; je demeurais terrassé d'une intolérable béatitude; en cela seul résidait mon bonheur, un bonheur qui débordait de beaucoup la capacité de mon âme. »
Quiconque a senti dans sa vie la poésie de l'idéal, absorbant et dominant les sens, comprendra cette exaltation du poète. Mais ce délire de l'âme détruit l'harmonie de l'être, et le corps n'en peut supporter l'ébranlement. Dante tombe malade , et sa maladie continue le rêve commencé, avec une intensité croissante, c Quand j'eus songé quelque temps à elle, je me remis à penser à ma vie affaiblie, et voyant combien le cours en était incertain, quand même je serais en santé, je commençai à gémir en dedans de moi sur une telle misère. De là, soupirant avec force, je me disais : De toute nécessité, il faut que la belle Béatrix
S8 LITTËRATURB ITALIENNE.
meure un jour. Et alors un si grand égarement me saisit que je fermai les yeux et commençai à travailler, comme une personne frénétique, et à imaginer mille choses. Dans l'illusion où s'égarait ma fantaisie, il m'apparut ^es figures de femmes échevelées qui me disaient : Tu mourras aussi. Et puis, après ces fenunes, il m'apparut d'autres figures de femmes horribles à voir, qui me disaient : Tu es mort. Tout épouvanté, il me sembla qu'un ami venait me dire : Ne sais-tu pas? ton admirable dame est partie de ce monde. Alors je commençai à pleurer d'une façon déchirante, et non-seulement je pleurais en imagination, mais je pleurais de mes yeux, et je les mouillais de véritables larmes. >
La vision continue; elle montre au poète les anges du ciel ; il entend le chant de VHosanna; il voit Béatrix mise au cercueil; il assiste à ses funérailles, il la suit au ciel, et il revient à lui en disant : < 0 Béatrix, sois bénie! » — Est-il difficile de comprendre que l'Âme qui a reçu de telles secousses, des impressions si vives, que le rêveur mystique qui a déjà entrevu la mort, les anges, le ciel, devienne plus tard l'ardent poète dont l'imagination a su peindre le triple séjour qui succède à la tombe, Y Enfer, le Purgatoire et le Paradis?
Toujours pénétré du doux souvenir qui présidait à sa destinée, Dante vécut, grandit, étudia sous la direction du savant Brunetto Latini , et consacra ses premiers essais poétiques à celle qui seule occupait son âme. Il cache d'abord son nom avec un soin jaloux; puis il s'enhardit : c Femmes, dit-il, qui avez l'intelligence de l'amour, je veux avec vous discourir de ma noble dame, non pour épuiser ses louanges inépuisables, mais pour soulager un peu mon cœur. — Un ange s'est adressé à la sagesse di-