CHAPITRE PREMIER. î
employée par les troubadours avec une grâce charmante.
Le plus ancien échantillon qui existe de cette langue primitive est la charte qui confirme les Fueros de la ville d'Avilès (1155), dans les Asturîes; elle fut donnée par Alphonse VII de Gastille ; mais elle n*est que la traduction de la charte originale donnée en latin par Alphonse YI. On y voit le nouvel idiome se dégageant déjà du latin pour prendre les formes qui seront celles de la langue espagnole.
Un second monument plus important, mais postérieur d'au moins un siècle au premier, c'est le Poème du Cid en quatre mille vers, sorte de chronique rimée, ou plutôt chanson de geste, qui raconte les principaux événements de la vie du Cid, depuis le moment où il fut hanni par le roi Alphonse, pour avoir exigé de ce prince le serment qu*il n'avait pas été complice de l'assassinat de son frère don Sanche. On y voit ensuite comment le héros employa son exil à conquérir Valence sur les Maures ; sa réconciliation avec le roi ; le mariage de ses deux filles avec les infants de Carrion ; la lâcheté et Tinfâme conduite de ses deux gendres, qui accablèrent leurs femmes de coups de sangle et d'éperons, et les abandonnèrent à demi mortes dans la forêt de Gorpès ; enfin la vengeance que tira le Cid de cette ignoble trahison. Le manuscrit de ce poème est incomplet : il y manque la jeunesse du Cid, et les belles scènes qui ont servi de base au drame de Guillen de Castro ainsi qu'à la tragédie de Corneille. Le Poëme du Cid n'offre aucun travail d'imagination ni de recherche poétique ; il montre les faits et les événements dans toute leur rude et énergique simplicité, avec une allure fière et libre qui est bien l'expression d'une époque à peine sortie de la barbarie, mais qui touche déjà à l'héroïsme chevaleresque, m. 48
tu LITTÉRATURE ESPAGNOLE.
Nous citerons un tableau qui peut faire juger du reste. Le Gid arrive aux Cortès de Tolède, assemblées par le roi Alphonse pour juger sa querelle avec les infants de Garrion ; ce prince le reçoit avec honneur.
< Le roi monta à cheval avec les grands, et alla recevoir celui qtd était né dans une heure prospère K Le Gid vint en bel appareil, avec les siens, compagnies vaillantes qui ont un seigneur semblable à elles. Quand le bon roi Alphonse le vit, le Gid le Batailleur se jeta à terre : il voulut s'abaisser et honorer son seigneur. Quand le roi Tentendit, il ne tarda pas un moment. — c Par saint Isidore ! en vérité, c cela ne sera pas aujourd'hui ; à cheval, Gid, sinon je ne c serai pas content. Nous vous saluons d*Ame et de cœur ; « mon cœur est affligé de ce qui vous pèse. Dieu veut que c votre présence honore aujourd'hui la cour. — Amen ! 9 dit mon Gid le Batailleur. »
Les Cortès sont assemblées; les infants y comparaissent, tremblants de honte et de peur ; quant au Gid, il est calme et grave. < Tout ce qu'il y avait de gens à la cour regardaient mon Gid et sa barbe longue liée par un cordon. Dans ses mouvements, il semblait bien un homme... Mon Gid baisa la main du roi, et se levant : c Je vous « remercie beaucoup, comme roi et seigneur, de ce que c vous tenez cette assemblée pour l'amour de moi. Voici « ce que je demande aux infants de Garrion. Pour mes fllies c qu'ils ont délaissées, je ne sens pas de déshonneur, car « vous les aviez mariées, roi. Mais quand ils emmenèrent c mes filles de Valence là grande, bien que je les aimasse c d'Ame et de cœur, je leur donnai deux épées, Colada et « Tizona; je les avais gagnées, à la manière d'un baron,
■ Cest ainsi que le Cid est souvent désigné dans les lomanoss.