CHAPITRE PREMIER. jr
c pour me faire honneur avec elles et vous servir. Quand t ils abandonnèrent mes filles dans le bois de Gorpès» ils c ne voulurent plus avoir rien de commun avec moi, et ils c perdirent mon affection. Qu'ils me donnent mes épées, c puisqu'ils ne sont plus mes gendres • » Les juges dirent : c C'est raison. »
Les infants sont heureux de s'en tirer à si bon marché ; ils se hâtent de rendre les épées, et les remettent aux mains du roi. c II tira les épées, et illumina toute l'assemblée ; les poignées et les garnitures sont tout en or ; tous les vaillants hommes de la cour en furent émerveillés. Le Gid reçut les épées, baisa les mains du roi» et retourna au banc d'où il s'était levé ; il les tient dans ses mains , et les regarde de plus en plus ; on n'avait pu les changer, car le Gid les connaît bien. Il tressaillit de joie dans tout son corps, et sourit. U leva la main et se prit la barbe : c Par cette barbe que personne n'a arrachée, qu'elles ailc lent venger doâa Elvire etdoâa Sol. » — Le Gid réclame encore des infants la dot de trois mille marcs qu'il a donnée à ses filles ; ils sont obligés de la rendre, croyant que tout sera fini. Mais le Gid veut une vengeance complète; il réclame de la cour le combat contre les traîtres; il remet les deux épées à deux champions de son choix, et les infants sont vaincus par eux en champ clos. Pour dernier triomphe, le Gid donne ses deux filles en mariage aux infants de Navarre et d'Aragon ^
Un critique moderne a signalé plusieurs points de con-
< Les deux épées famenses, Tizona et Colada, sont conserTées prédeosement en Espagne, la première dans la famille des marquis de Falce, alliés du Cid, la seconde au musée d'artillerie de Madrid. Elles sont longues de quatre pieds et larges de trois doigts à la garde. Tizona porte la date de 104Q.
formité entre le Poëme du Cid et la fameuse Chanson de Roland, ce qui laisse supposer que le trouvère castillan a connu cette dernière, et lui a fait quelques emprunts. Cela n*a rien d'invraisemblable, quand on se rappelle que le roman espagnol a «beaucoup de rapport avec la langue provençale ; que les troubadours français se répandaient dans toutes les cours, et ont certainement paru plus d'une fois à celle de Gastille; enfin que les chevaliers français allèrent souvent combattre contre les Arabes dans les rangs des Espagnols. La Chanson de Roland paraît remonter au dixième siècle : il n'est pas étonnant qu'elle ait été connue des jongleurs castillans, et que le chantre du Cid lui ait emprunté quelques points de détail. Le Poème du Cid n'en est pas moins remarquable par sa forte originalité, et la vive peinture des mœurs locales '•
Ce poème n'est pas le seul chant relatif au grand héros espagnol : il existe au sujet du Cid un nombre considérable de Romances, dont l'ensemble forme un cycle complet, une sorte d'Iliade populaire. Ce sont des récits poétiques, détachés les uns des autres ; chacun se rapporte à quelque fait particulier de sa vie, depuis la vengeanre qu'il tira de l'outrage reçu par son père, don Diègue, de la part du comte Gomez de Gormaz, jusqu'à sa mort et ses obsèques, après que son cadavre, placé sur son cheval Babieça, eut remporté une dernière victoire sur les Maures. Ces romances ont été recueillies avec soin dans les temps modernes, sous le titre de Romancero du Cid; elles n'ont pas toutes la même valeur ni la même antiquité ; elles ont été, pour la plupart, refaites ou retouchées au quatorzième ou au quinzième siècle, et elles ont perdu, dans ces
* Voir £. Baret, HUtoirede la littérature espagnole, p. 29.