‹ Histoire des littératures étrangères (volume 2)Chapitre 144 sur 300 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

transformations, leur caractère de simplicité primitive; à côté de scènes héroïques et naïves, on trouve de la recherche» des traits d*csprit, des allusions mythologiques. Mais à part ces taches, qui indiquent une main maladroite et des écarts de mauvais goût, le Romancero du Cid n'en est pas moins un des monuments les plus curieux de cette poésie populaire, vive expression des mœurs d*une époque, monument admirable d*une nationalité qui s'exprime et se peint dans ses héros. Le Cid est devenu, par ce travail poétique et spontané de l'imagination populaire, le type le plus noble et le plus élevé du caractère espagnol ; sa légende a fourni à la poésie moderne de belles et fécondes inspirations ; Diamante, Guillen de Castro, Lope de Véga y ont puisé des sujets pour leurs drames, et l'Espagne invoque toujours son nom avec fierté : « Tranquilles, joyeux, vaillants et pleins d'audace, chantons, soldats, l'hymne du combat ! Que la terre s'émeuve à nos accents, et que le monde reconnaisse en nous les enfants du Cid M » Voici la première des romances par laquelle commence l'épopée du Cid :

c Diègue Lainez pensant tristement à l'outrage qu'a reçu sa maison, noble, riche et ancienne avant Inigo et Abarca, et voyant que les forces lui manquent pour la vengeance, et que son grand âge l'empêche de la prendre par luimême, il ne peut dormir ni goûter à aucun mets, ni lever les yeux de dessus terre, et il n'ose sortir de sa maison. U ne parle pas non plus à ses amis : au contraire, il évite de leur parler, craignant que le souffle de son infamie ne les offense.

< Ëtant donc aux prises avec ces inquiétudes de Thon-

* Hymne de Riego. Voir DAXAfl-HiNARD, Romancero espagnol.

neur, il voulut faire une expérience, laquelle ne lui fut pas contraire. Il fit appeler ses enfants» et, sans leur dire un seul mol, leur serra l'un après l'autre leurs nobles et

tendres mains il les serra de telle sorte qu'ils dirent :

€ Assez, seigneur ; que voulez-YOus, ou que prétendezc TOUS 1 LAchez-nous au plus tôt, car vous nous tuez ! »

c Mais quand il vint à Rodrigue, l'espérance du succès qu'il attendait étant presque morte dans son sein, les yeux enflammés, tel qu'un tigre furieux d'Hyrcanie, plein de rage et d'audace, Rodrigue dit ces paroles : c Lâchez-

< moi, mon père, dans cette mauvaise heure ; lâchez-moi

< dans cette heure mauvaise; car si vous n'étiez mon père, c il n'y aurait pas entre nous une satisfaction en paroles, c Loin de là ; avec cette même main, je vous déchirerais c les entrailles, en faisant pénétrer le doigt en guise de c poignard ou de dague. »

c Le vieillard, pleurant de joie, dit : < Fils de mon âme, c ta colère me calme, et ton indignation me platt. Cette

< résolution, mon Rodrigue, montre-la pour la vengeance c de mon honneur, lequel est perdu s'il ne se recouvre par

< toi et ne triomphe. »

€ Il lui conta son injure et lui donna sa bénédiction ainsi que l'épée avec laquelle il tua le comte et commença ses exploits ^ »

* L*hi8toire du Cid a été fort controTenée. S*il faut en croire certaini critiques moderaes, le héros castillan, modèle de fidélité et de loyauté d'après la poésie, n*aarait été qn'un chef de bandes aTîde et rapace, pillant volontiers les églises et les doltres, servant anssi bien les rois musulmans de Saragosse que les princes de Castille. C'est ainsi que conclut M. Dozy, d'après un fragment arabe qu'il a découvert et qui daterait de dix ans après la mort du grand guerrier. Hais les témoignages arabes peuvent paraître suspects, et la voix unanime du peuple espagnol nous semble mieux attester la vérité en sa faveur.

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