CHAPITRE PREMIER
Le Gid n*est pas le seul héros célébré par les romances populaires; on peut dire que toute l'histoire d'Espagn^iey depuis le hulllème jusqu'au seizième siècle, a été chantée par des poètes anonymes, dans ces compositions de courte haleine dont le type est particulier à ce pays. L'Espagne a beaucoup moins que les autres nations de ces chansons de geste, de ces longs romans de cheyalerie qui indiquent Tiostinct épique et l'amour des aventures. Toute sa verve, tout son essor poétique est dans les romances recueillies sous le titre de Romancero général. C'est là son caractère propre et son originalité. Il semble que, toujours occupée par la guerre et la conquête, le temps lui ait manqué pour écouter et composer ces longs récits dont se délectaient les seigneurs et les barons du nord de l'Europe; elle chante ses annales, et ne les écrit pas ; elle reste dans la réalité sans recourir à la fiction. Avec les romances nationales, elle aura de nombreuses poésies religieuses et mystiques, comme nous le verrons; mais si la poésie légère, la gme sûienee, y apparaît au treizième et au quatorzième siècle, c'est surtout dans les provinces du nord, en Catalogne et en Aragon, par le contact des troubadours provençaux. Cette poésie catalane n'a pas pris racine en Espagne; elle s'est effacée devant l'élément plus national des romances^ qui forment la véritable épopée indigène et populaire.
Gomment sont nées ces romances, expression si vive, si simple et parfois si sublime de la vie héroïque et chevaleresque du peuple espagnol ? C'est ce qu'il serait difficile de fixer et d'établir. C'est la voix de toute une nation, occupée sans cesse à combattre un ennemi qu'elle considère comme étranger sur son sol : elle agit, et se raconte à elle-même les exploits de ses héros; c'est donc une improvisation continue, purement orale, et perpétuée par la tradition à
travers les siècles. L'instinct musical venait en aide à Finstinct poétique; le rhythme, rude et simple comme la langue et Tesprit nationaux» gravait ces chants dans la mémoire. Cette langue était le romain, roman, d*o(i est venu leur nom de romances; il parait même que plusieurs, des plus anciennes, furent composées en latin, dont Tidiome populaire n'était qu'une altération, et que telle serait la source première des vieilles poésies en langue vulgaire; il existe plusieurs anciens poèmes en latin qui viennent à l'appui de cette opinion.
Les romances sont donc l'expression la plus vraie et la plus complète des mœurs et du caractère espagnols, de son patriotisme ardent et fier, de sa foi religieuse, ferme et exaltée. L'amour n'y joue presque aucun rôle, au moins dans celles des temps héroïques ; des pensées plus graves, des sentiments plus élevés, les mille incidents de la lutte contre les Arabes en forment le fonds principal. Leur mérite est dans cette simplicité primitive, dans cette naïve expansion d'un génie qui s'ignore et se peint avec son caractère le plus vrai et le plus spontané. Leur ensemble forme donc une épopée complète, d'une originalité forte et saisissante, d'un intérêt puissant. Aucun peuple ne présente, dans son âge héroïque, un trésor aussi riche et aussi Varié de chants nationaux, surtout avec ce caractère de grandeur et d'énergique inspiration.
Longtemps dédaignées par la poésie érudite, et abandonnées au peuple, les romances s'altérèrent peu à peu, et s'entachèrent de mauvais goût à l'approche des temps modernes ; l'érudition, la iliythologie nuisirent à leur simplicité ; les plus anciennes sont toujours celles qui offrent le plus de beautés. Remaniées plus tard, même par des hommes de talent, elles perdirent leur saveur première :