CHAPITRE PREMIER
l'art n'embellit pas toujours la nature, et tout travestissement a un côté ridicule; Quevedo, Gongora, Sepulveda eussent mieux fait de ne pas toucher à ces pierres brutes, plutôt que de leur donner les facettes du faux brillant.
Les romances peuvent se partager en plusieurs cycles, selon les sujets qu'elles traitent. Un éditeur moderne du Romancero, M. Duran, les classe en huit époques, d'après lé style et l'expression du langage. Nous ne pouvons qu'en indiquer ici sommairement les principaux sujets. Gharlemagne, et son expédition en Espagne jusqu'à l'Èbre, ont provoqué la verve des jongleurs espagnols, mais dans un sens national, hostile au souverain des Francs ; la défaite de Roncevaux était pour eux un triomphe, et le héros qu'ils lui opposent est Bernard de Carpio, qui vivait à la cour d'Alphonse le Chaste; c'est lui, selon les romances, qui tue Roland à Roncevaux.
Les Romances du roi Rodrigue nous font assister à l'invasion arabe, fruit de la vengeance du comte Julien ; Rodrigue, vaincu à Xérès, survit à sa défaite, et va faire pénitence dans un ermitage. Les Romances des infants de Lara comptent parmi les plus belles et les plus originales du Romancero général : elles ont fourni plusieurs sujets aux auteurs dramatiques de l'Espagne. De siècle en siècle, ce trésor poétique des romances s'enrichit et se développe ; chaque période importante a les siennes : saint Ferdinand, Alphonse le Sage, Pierre le Cruel, Alvar de Luna, la prise de Grenade sont célébrés tour à tour par les chants populaires, qui se préoccupent peu des progrès de la poésie savante. Enfin il y aies Romances moresques, qui nous transportent au milieu des Arabes andalous, et nous peignent leurs mœurs, leur caractère, leur civilisation, avec ce brillant reflet de l'imagination orientale, que la défaite
t8S LITTÉRATURE ESPAGNOLE.
des Mores et les persécutions contre leur race n*ont pu faire disparaître. Au commencement da dix-septième siècle, ces souvenirs de la poésie moresque, exploités par quelques écrivains en quête de nouveauté, eurent un moment de vogue en Espagne; ce fut une mode, un engouement; il semblait que l'élément moresque fût un complément nécessaire, un ornement de plus à la civilisation espagnole. De fait, et malgré les protestations de quelques crir tiques, les romances moresques ont laissé une empreinte orientale sur l'imagination poétique de l'Espagne.
La romance espagnole n'est pas morte ; transformée et adaptée aux mœurs, aux idées modernes, elle est devenue l'équivalent de la chanson française; elle embrasse tons les sujets, tous les événements de la vie publique ou intime ; elle prend les tons les plus variés, s'improvise à tout propos, et circule avec sa libre allure dans toutes les classes de la société.