‹ Histoire des littératures étrangères (volume 2)Chapitre 149 sur 300 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

mteur du roi Alphonse XI , prince jaloux et difficile , qui le disgracia et le dépouilla de ses charges. Il rentra pourtant en faveur, devint gouverneur de Murcie, et défendit la frontière contre les Arabes , qu*il défit à la bataille de Guadalhorra. Au milieu de ses travaux guerriers, ce prinee cultiva les lettres avec succès et composa de nombreux ouvrages dont plusieurs sont perdus. On regrette surtout le Idvre des Chants , qui contenait une théorie poétique; le plus connu de ses ouvrages est le Comte Lucanor, qui renferme une série de leçons allégoriques accompagnées de sentences, dans le genre du recueil oriental intitulé D(h lopathos. La fiction de ce livre rappelle de loin celle du Décaménm, mais elle a une portée essentiellement morale et pratique^ L*auteur suppose des entretiens entre le comte Lucanor et son ministre Patronio ; ce dernier, pour mieux lui inculquer ses conseils et le maintenir dans la voie du devoir, emploie des espèces d'apologues qui se résument par des préceptes pleins de sens et d'à-propos, renfermés dans quelques vers sentencieux en forme de conclusion. Tous ces conseils sont ceux d*un sage, d'un homme qui connaît la vie et fonde sa morale sur l'expérience. La narration de ces contes est simple, agréable et sans prétention. On reconnaît facilement dans ce livre l'influence des narrations orientales, qui remontent, en passant par les Arabes, jusqu'aux sources indoues, où l'Europe entière a puisé des récits.

Jean Ruiz, archiprètre de Hita, contemporain de Jean Manuel, a pris un ton bien différent pour prêcher la mo-« raie. Son livre, qui parait être le récit de ses propres aventures , est en même temps une satire de forme burlesque, très-curieuse à étudier comme type de caractères et de mœurs. L'Espagne n'a guère de composition plus ori-

ginale; Tattaque est vive et hardie contre les abus de toute sorte , l'expression forte , l'ironie pleine de malice ; il fait penser à Rabelais, dont il n'a pas la profondeur ni la crudité. Parfois il emploie l'allégorie, et met comiquement aux prises don Carnaval et don Carême avec don Jambon et don Déjeuner. Tout n'est pas édifiant dans ce livre, corrigé pourtant et mutilé par la censure des éditeurs; l'auteur lui-même , par sa libre humeur, s'attira treize ans de prison de la part de l'archevêque de Tolède.

Historien et poète, Pedro Lopez de Âyala (1332-1407) servit son pays avec honneur sur les champs de bataille et dans les conseils des rois. Attaché d'abord à Pierre le Cruel, il suivit ensuite la fortune de Henri de Transtamare, combattit avec lui à Navarette et devint chancelier. Mûri par l'étude, par l'expérience, par la connaissance des hommes et des affaires, nul n'était plus propre à écrire l'histoire de son temps; il s'y était préparé du reste par la traduction de Tite-Live. Sa Chronique fait suite à celle d'Alphonse XI et va jusqu'au règne de Henri El. c Rien de plus satisfaisant pour la clarté , rien de plus net et de plus ferme que ses récits ; on peut les opposer aux Chroniques de Villani et à la partie la plus sérieuse des Chroniques de Froissart, incomparable comme historien amuspint. Ayala est un narrateur correct, expressif, nourri de faits et de détails; chez lui, la beauté du récit consiste dans une simplicité qui ne permet aucun ornement ni aucune altération. Ce qui frappe surtout, c'est l'impassible fermeté avec laquelle il retrace les cruautés et les souffrances de ses personnages ; nulle part la férocité du moyen Age n'est plus fortement rendue >. >

* VtLLBMÂitf, lÀttérature au moyen âge.

Page 1