CHAPITRE DEUXIÈME. S
Fait prisonnier à la bataille de Najera (Navarette) par les Anglais, en même temps que du Guesclin, Ayala ne put, comme le chevalier breton, éviter la captivité par une rançon ; il fut emmené en Angleterre et y subit une dure prison ; c*est pendant ces tristes loisirs qu*ii parait avoir composé son poème moral intitulé Rimado de Palacio, ouvrage remarquable par l'élévation de la pensée, à la fois grave et religieuse. Il y touche aux sujets les plus divers : politique, administration, théologie, morale, biographie personnelle, satire; mais partout on voit l'expression d'une âme honnête et d'un cœur droit.
Le célèbre roman de chevalerie l'AmadU des Gaules, qui a passionné tant de lecteurs pendant plusieurs siècles, est-il français, espagnol ou portugais d'origine? C'est un point qui a occupé bien des critiques et donné lieu à plusieurs erreurs. L'Espagne aurait sans nul doute la priorité, s'il n'était aujourd'hui prouvé que YAmadis a pris naissance dans les traditions celtiques de la Table ronde, sur un texte primitif qui a disparu. Le fonds, les événements, les circonstances, les noms, les lieux de la scène, le titre même (Amadis de GdUs) , tout le rattache à la légende galloise. Dès le quatorzième siècle, un conteur espagnol s'empara de ce sujet ; il en circula des versions Uont parlent quelques auteurs , jusqu'à ce qu'il fût remanié au seizième siècle par Ordenez de Montalvo. Quant au Portugais Yasco de Lobeira, qui traita ce même sujet à la fin du quatorzième siècle, il doit être écarté comme inventeur primitif. Herberay des Ëssarts traduisit en français, vers 1540, YAmadis espagnol de Montalvo, ou au moins les huit premiers livres; il eut une vogue immense parmi les beaux esprits du temps. L'Espagne se plut longtemps à celte exaltation chevaleresque , à ce raffinement de sentiments dont la base était l'bouni. 49
neur, la loyauté, le culte de la femme, la foi religieuse et la protection des faibles. Mais VAmadit des Gaules enfanta une foule d'imitations qui se perdent dans le ridicule et l'extravagance ; ce sont elles qui ont excité la verve satirique de Cervantes, lorsqu'il fait brûler la bibliothèque de don Quichotte dont elles ont troublé la pauvre cervelle; pourtant , il fait grâce à ÏAmadis des Gaules, parce que, dit-il, < c*est le meilleur livre qu'il y ait dans ce genre, et que, comme tel, il mérite qu'on lui pardonne ^ ».
Les juifs ont fourni leur contingent d'écrivains au moyen âge espagnol; mêlés aux Arabes et aux chrétiens, ils se distinguaient par leur habileté, leur science, et étaient souvent employés dans les affaires publiques ; il régnait alors dans le pays une tolérance religieuse qui fut plus tard détruite par la sombre politique des rois. Rabbi don Santob vivait sous Pierre le Cruel; c'est à ce prince qu'il adresse son livre de morale et de politique : Conseils tt instructions. Sa morale est toute chrétienne , et l'on pense que l'écrivain hébreu s'était converti. Sa Danse générale de la Mort est plus remarquable comme peinture de mœurs; c'est un tableau dramatique analogue à tous ceux que la pensée chrétienne de la mort a Inspirés chez les différents peuples, soit dans la poésie, soit dans l'art; la mort est personnifiée et fait la leçon à des personnages divers pris dans toutes les conditions de la vie. Ce poème allégorique, écrit en vers de arte tnayor, d'un style élégant et facile, se distingue par la gravité morale et sententieuse comme par la verve satirique.
* Voir E. Barbt, De i'Amadis des Gaules et de son in/luenee sur la iittérature et sur les nuBurs.