CHAPITRE III
QUINZIÈME SIÈCLE
Période de transition. — Règne de Jean II : mouTement littéraire. — Le marquis de Tillena : son influence sur les lettres et les sciences. — Mendoza, marquis de Santillane. — Imitation italienne : influence de l'antiquité classique. — Jean de Mena. — Georges Manrique. •— Le Caneionero général, par Alphonse de Baena et Femand de Casillo. — Défaut d'inspiration nationale. — Supériorité des prosateurs. — Fernand Gomez de Cibdaréal. — Chronique dU/raro de Luna, par AWar Garda.
On a pu remarquer, dans ce qui précède , que la noblesse espagnole occupe un des premiers rangs dans l'étude des lettres et des sciences ; elle est à ravanl-garde du progrès; elle sait à la fois combattre et écrire. Le même fait va se reproduire au quinzième siècle, dont nous avons maintenant à nous occuper. Jean II, roi de Castille , prince indolent et peu capable , qui fut gouverné pendant trente ans par son favori , Alvaro de Luna, et qui finit par l'abandonner à la vengeance de la noblesse, était ami des arts et des lettres ; la musique , la poésie , les tournois étaient ses passe-temps favoris. Il composait des vers à l'imitation de nos troubadours, et son exemple fit éclore une foule de poètes. Un progrès notable se prépare , une ardente curiosité, un vif besoin de savoir anime les esprits. Peu à peu, l'antiquité se découvre et montre aux écrivains des trésors inconnus ; l'Italie , qui a pris les devants, donne l'exemple aux Espagnols; ses poètes, ses érudits leur servent de modèles ; les romans chevaleresques enflamment les
imaginations; c*est un réveil, un élan général, une préparation vigoureuse à ce grand seizième siècle, qui sera pour TEspagne un âge d*or littéraire, le point culminant de sa gloire et de sa puissance dans les productions de l'esprit, dans les armes, dans la politique, dans les découvertes lointaines, dans la prépondérance européenne.
Le marquis de Yillena (1384-1434) doit être considéré comme un des principaux promoteurs du progrès littéraire, n était fils de Ferdinand I*, roi d'Aragon, et petitfils de Jean P% roi de Gastille. Grande et noble intelligence, versé dans les langues, dans les sciences, dans les lettres, dans la philosophie , les mathématiques , l'histoire , il fut soupçonné même de magie, tant il s'élevait au-dessus du vulgaire. Il rassembla de nombreux manuscrits, traduisit Y Enéide, ]di Divine Comédie, la Pharsale de Lucain, IsiRàéith rique de Cicéron, et créa un Institut de la gaie science, affilié aux Jeux floraux de Toulouse. Personnellement, ses œuvres littéraires n'ont pas une grande originalité; elles se bornent à deux ouvrages : VArt de découper, composé pour l'écuyer tranchant du roi Jean II, et les Travaux d'Hercule, allégorie mythologique, qui enseigne les devoirs de l'homme par application aux douze travaux du demidieu. Chose singulière, après sa mort, le roi Jean II donna ordre de brûler les manuscrits de sa bibliothèque, tant la renommée du docte marquis était entachée de cabale et d'influence démoniaque.
Inigo Lopez de Mendoza, marquis de Santillane (1398- 1458], était aussi allié à la famille royale de Gastille; du côté de son père comme de sa mère, il comptait des héros parmi ses ancêtres , et lui-même fut un chevalier accompli, mêlé à tous les grands événements du règne de JeanlI. L'exemple et les conseils de Yillena lui inspirèrent le goût