CHAPITRE TROISIÈME. S
des lettres; il fut mis par lui sur la voie des troubadours provençaux et associé, par conséquent, à Y Institut delà gaie science, fondé à Barcelone ; nos troubadours donnaient alors le ton à la poésie espagnole. Mendoza étudia donc avec soin la poétique de Raymond Vidal , et les Fleurs du gai savoir, que lui communiqua Yillena ; ses premières poésies sont calquées sur celles des troubadours; il fit, d'après eux, des tensons, des pastourelles , de légères poé* sies dont l'amour forme le fonds principal, mais qui n'ont qu'une valeur médiocre. Mendoza trouva bientôt en Italie de meilleurs modèles : Dante et Pétrarque lui ouvrirent leurs trésors; il composa des sonnets, à l'imitation de l'un, et sa Comedietade Ponxa, d'après la Dhine Comédie de Tautre. Ce dernier poème est le tableau dramatique d'une bataille navale perdue contre les Génois en 1435 par les rois d'Aragon et de Navarre. Une autre imitation de Dante est le Chant famUier sur la mort de son ami Yillena. Mais le marquis de Santillane a un talent plus réel et plus vrai quand il suit son inspiration personnelle ; il s'est livré à cette poésie dogmatique et sérieuse où se platt le génie espagnol dans le Dialogue de Bios et de la Fortune et le ilfamel des Favoris {Doctrinal de Privados) , rempli de sentences morales et philosophiques où la grâce s'unit à l'éloquence. D est plus didactique encore et plus précis dans le Centilo^io, recueil de proverbes en cent couplets, composé pour l'héritier de Jean IL Dans une Lettre écrite au connétable de Portugal, il donne une dissertation historique et critique sur les poètes espagnols antérieurs à son temps , et même sur les poètes contemporains étrangers ; ces notices sont précieuses pour l'histoire de la littérature, et l'influence des troubadours sur le nord de l'Espagne y est marquée avec soin. Non content d'avoir consacré une par-
tie de sa vie aa culte des lettres, Mendoza voulut propager ce goût dans sa famille; d'après son testament, sa bibliothèque devait faire partie d*un majorât inaliénable pour son fils atné et ses descendants, attendu, disait-il, qu'ils doivent se livrer à l'étude , comme lui et ses ancêtres l'ont fait, pour l'honneur de leur maison.
L'Europe entière, au quatorzième siècle, s'était éprise de l'antiquité classique, dont la perfection ne faisait que mieux ressortir la faiblesse des littératures naissantes. L'Italie seule, sou héritière directe, sut l'imiter sans faire tort à son génie propre^ à son inspiration native; mais la France et l'Espagne, pendant cette période de transition, ne purent éviter l'imitation pédantesque et servile : il leur fallut du temps pour digérer ce travail intérieur, cette ab* sorption d'un aliment pour lequel leur tempérament n'était pas suffisamment préparé. L'harmonie entre les éléments divers, un peu discordants, ne put s'établir que par une lente assimilation. La littérature classique , qui fut le résultat de ce mélange, fit sans doute perdre quelque chose à l'originalité du génie national, mais nous oublions cet échec en présence de tant de belles œuvres que fit éclore le souffle antique répandu sur l'imagination mesurée des écrivains modernes.
A cette transition difficile et parfois malheureuse appartient Jean de Mena (1411-1456), poète favori et secrétaire de Jean II. Non content de la science qu'il avait puisée à l'université de Salamanque, il voulut voir l'Italie, et en revint tout ébloui de la gloire de ses poètes, tout pénétré d'un savoir indigeste qu'il se h&ta de mettre en œuvre dans son poème allégorique intitulé le Labj/rinihe. Quoique cet ouvrage lui ait valu en Espagne le titre d'Ennius castillan, notre goût se refuse à admirer cette pédantesque imitation