CHAPITRE TROISIÈME
de Dante , bizarre effort d*un esprit dévoyé. Transporté en vision sur le char de Bellone, le poêle est déposé dans un pays désert; la Providence, nouvelle Béatrice^ vient à sa rencontre, et lui montre trois cercles figurant le Passé, le Présent et l'Avenir; ces cercles représentent le Destin, qui est enchaîné aux sept planètes sous Tinfluence desquelles sont placés les personnages principaux de Thistoire. Tel est le cadre du poôme, où sont représentés les grands crimes et les grandes vertus de tous les temps; Tallégorie est lourde, fastidieuse, gâtée par une érudition pédantesque; mais quelques élans patriotiques, dans les portraits des grands hommes de TEspagne, ont contribué à lui conserver des lecteurs et des admirateurs.
Ami du marquis de Santillane , Mena célébra son couronnement poétique dans un autre poôme mythologique intitulé Calamkleos (gloire de la plume), qui est encore une réminiscence dantesque. Dans toutes ses poésies dominent le faux goût, la recherche, Térudition mythologique. Il plaisait néanmoins, car ses défauts étaient ceux du temps et paraissaient des qualités; les plus grands personnages lui faisaient accueil et s'honoraient de sa correspondance; enfin le roi Jean II, qui lisait assidûment ses vers, le fit historiographe de son règne, et lui fournissait lui-même les documents nécessaires à son récit, où il tenait à figurer honorablement. Mena dépensa en pure perte d'heureuses facultés; son ardeur à poursuivre la poésie chez des modèles étrangers l'empêcha de se trouver lui-même; et pourtant il avait l'étoffe d'un poète; plusieurs de ses chansons prouvent qu'il eût mieux fait de se fier à son inspiration personnelle.
Cette inspiration, nous la trouvons heureusement, et aussi profonde que réfléchie, dans les CopUu (couplets) de
Georges Manrique. C'est une élégie d'environ cinq cents vers, que ce noble gentilhomme composa pour célébrer les vertus et les grandes qualités de son père, D. Rodrigue Manrique, descendant de l'illustre famille des Lara. Dégagé de toute influence pédantesque, et rompant avec les traditions des cours d'amour, qui avaient marqué ses premiers vers, Manrique se livre, dans ses Copias, à la douloureuse émotion produite par la mort de son père, et y trouve des plaintes éloquentes, des sentiments aussi vrais que profonds. Cette élégie, dont le rhythme est gracieux et simple, compte parmi les meilleurs morceaux de la poésie espagnole. Mais ce qu'il y a de curieux, c'est de trouver dans les Csoplas des strophes entières calquées sur celles de Villon, dans sa célèbre ballade des Neiges dTantan.
Nous n'avons dû indiquer, dans cette période du quinzième siècle, que les quatre ou cinq poètes dont le talent sort de la ligne commune; il en reste un grand nombre d'autres, que le lecteur ne gagnerait pas à connaître , car ils se répètent pour la plupart avec une monotonie désespérante. Les amateurs d'archéologie poétique pourraient du reste se satisfaire en consultant le Cancianero général, recueil des poésies lyriques de ce siècle appartenant à plusieurs centaines d'écrivains, la plupart oubliés aujourd'hui. Le Cancionero fut commencé sous le règne de Jean II par Alphonse de Baena , juif qui était fort bien en cour, et qui crut rendre un grand service aux lettres en collectionnant une foule de rimes aussi fades que pauvres de pensée et d'expression. Ce recueil fut continué par Pemand de Casillo , et publié au commencement du seizième siècle. Les éditions suivantes s'accrurent par des additions nouvelles , sans lui donner beaucoup plus de valeur; il ne