CHAPITRE QUATRIÈME
provençal, il avait adopté le castillan dans ses essais poétiques; mais pendant un séjour qu'il fit à Grenade, il se lia avec Tambassadeur vénitien André Navagero, qui le mit sur la voie de la poésie italienne, et lui conseilla d'abandonner les formes usitées de la poésie castillane pour adopter celles de l'Italie. Ce fut l'origne d'une révolution générale dans là poétique espagnole; Boscan renonça à l'alexandrin castillan , et imita le vers hendécasyllabique italien; l'iambe devint le mètre en vogue : c'était renverser tous les usages reçus, et pourtant l'innovation eut une réussite complète. Le sonnet, la canzone, toutes les formes lyriques de la poésie italienne passèrent en Espagne , sur les modèles qu'en donna Boscan, et après lui Garcilaso de la Véga. Imitateur de Pétrarque, Boscan n'a pu l'égaler par l'harmonie et la grâce; non qu'il en soit dépourvu, mais il conserva une certaine vigueur, voisine de la rudesse, qui est dans le génie espagnol, et qui donne à ses tableaux du coloris et de la chaleur. Les Espagnols le considèrent avec raison comme le premier de leurs poètes classiques par ordre de date; s'il n'a pas le génie créateur et inspiré, il a du moins ces qualités heureuses de pureté et d'élégance qui ont contribué à former, à fixer la langue poétique. L'œuvre réformatrice de Boscan fut complétée, avec plus de talent et d'autorité, par son ami et disciple Garcilaso de la Véga (1503-1536), qui fut comme le Malherbe de l'Espagne, quoique d'autres le comparent à Pétrarque, qu'il prit en effet pour modèle dans ses Sonnets, au nombre de quarante. Garcilaso appartenait à une noble famille, dont il soutint l'honneur dans plusieurs combats. Il s'illustra à la défense de Vienne contre Soliman, puis au siège de Tunis, où il fut remarqué de Charles-Quint; il suivit ce
prince dans sa campagne en Provence, et y mourut d'une 111. 20
blessure reçue au siège de Muy, à F&ge de trente-trois ans. Dans cette carrière si courte et si bien remplie, Garcilaso trouva le temps de composer des poésies charmantes, remarquables par la perfection du style, Theureux choix des expressions et la savante harmonie du rhythme. Les Espagnols ont conservé une admiration sans bornes pour ses productions, d'une élégance exquise, d'une grâce facile, naturelle, sans égale. Malheureusement tout le mérite est dans ces qualités extérieures; il n'y faut chercher ni l'inspiration, qui constitue le vrai poète, ni la pensée neuve, originale, puissante, qui est l'essence* du vrai génie. Le charme est dans les mots, dans la douce mélodie du style; Charles-Quint a pu dire que cette langue est celle des dieux, et d'autres ont pu appeler ce poète le rot de la douce plainte; mais tous ces éloges ne satisfont pas un goût sévère, que peut seul intéresser et toucher un cri de l'âme ou l'écho profond de la pensée. On admire beaucoup la première de ses trois églogues, d'un caractère simple et naturel, ainsi que son ode à la Fleur du Gnide et quelques nobles accents dans SCS deux Élégies, surtout dans celle qu'il écrivit à Boscan du pied de l'Etna, où il déplore les maux de la guerre et témoigne ses regrets pour la patrie absente.
L^école italienne de Boscan et de Garcilaso trouva un adversaire résolu dans Christobal de Gastillejo (1494-1576); il dédaignait ces fétrarquùtes, comme il les appelait, et les attaqua assez vivement dans ses dialogues satiriques. Pour lui, il conserva soigneusement les anciennes formes de la poésie castillane, et il s'en servit avec habileté; mais il lui eût fallu l'autorité du génie pour triompher de ses adversaires, et il ne sortit pas de la médiocrité. Sa poésie tourne trop racilement à la plaisanterie et même au burlesque.