CHAPITRE QUATRIÈME
noble et vigoureuse; il voulut donner au style poétique plus de dignité et d*énergie ; il fit un choix dans les expressions, rejeta celles qui lui paraissaient trop communes et en adopta de nouvelles, tirées souvent du latin, de l'italien et du grec. Il adopta aussi de nouvelles tournures, des transpositions, des repétitions qui lui paraissaient nécessaires pour donner plus de nerf et d'imprévu à l'idée. Ces innovations, généralement heureuses,, ont fait de ce poète un chef d'école longtemps admiré. Mais, en poésie, il faut surtout tenir compte dû sentiment et de la pensée; si Herrera sacrifie trop à la forme dans ses sonnets et ses élégies, qui sont des échos de Pétrarque, en revanche, dans ses Odes, il ne relève que de lui-même. Moins gêné dans cette forme, qu'il appelle Cancion, mais qu'il élève parfois au dithyrambe pindarique, il se tient au niveau des poêles les mieux inspirés : témoin la pièce admirable où il célèbre la Victoire de Lépante sur le ton le plus élevé de l'enthousiasme lyrique; et, par contraste, VOde au iommeil, d'une harmonie si douce et d'une grâce si pittoresque. Herrera a exposé sa théorie de l'art poétit[ue dans un Commentaire qu'il a fait sur les œuvres de Garcilaso de la Yéga; on y voit que, comme Malherbe, il avait pris le parti de tyranniser les mots et les syllabes ; ses exemples valent mieux que sa théorie.
Don Diego Hurtado de Mendoza (1503-1575) appartient à cette catégorie d'hommes illustres qui savaient manier l'épée aussi bien que la plume , et dont l'Espagne nous a montré tant d'exemples. Poète, historien, guerrier et diplomate, Mendoza fut un des personnages les plus importants du règne de Gharles-Quint. Né à Grenade, il descendait du célèbre marquis de Santillane, et son père était gouverneur militaire de l'Âlhambra. Sa jeunesse fut occu-
pée par de fortes études ; il apprit l'arabe, le latin, le grec et l'hébreu ; il suivit à Salamanque les cours de droit et de philosophie, puis il embrassa la carrière des armes. Pendant ses campagnes en Allemagne et en Italie, il continua d'étendre ses connaissances par un travail assidu. Charles-Quint ne tarda pas à le distinguer et lui confia
l'ambassade de Venise. Il devint ensuite gouverneur de
Toscane, et fut délégué par l'empereur au concile de Trente; il y déploya une éloquence et une fermeté qui firent prévaloir en plus d'un point les volontés de Charles-Quint Nommé ensuite ambassadeur à Rome, il devint l'àme du parti impérial, et réussit, malgré le pape Paul Œ, à courber l'Italie entière sous le joug impérieux de l'Espagne. On lui reproche d'y avoir employé la violence et les supplices ; il se fit détester au point que Charles-Quint fat obligé de rappeler un ministre qui compromettait sa politique par des excès de zèle. Disgracié à l'avènement de Philippe II , Mendoza fut obligé de quitter la cour à la suite d'une scène de violence qu'il exerça contre un seigneur avec lequel il avait querelle dans les appartements mêmes du roi. Tous les eflbrts, toute l'adresse du courtisan échouèrent pour échapper à une défaveur complète; après avoir subi la prison , il dut se rethrer à Grenade , où il occupa sa solitude à des travaux littéraires, dont le plus important est Y Histoire de la guerre de Grenade. Pendant son séjour en Italie, il avait réuni à grands frais des manuscrits anciens ; il en recevait de Grèce et de Constantinopie, où ses émissaires faisaient pour lui des recherches; c'est par lui que furent retrouvées les œuvres de Josèphe, d'Appien, d'Hiéron, d'Archimède et de plusieurs Pères grecs, n fit don de sa bibliothèque au roi, et elle forme encore la partie la plus précieuse de la collection de l'EscuriaL
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Gomme poète, Mendoza parait iaférieur à Boscan et à Garcilaso : on le trouve un peu dur et entaché d'obscurité ; ses SonneU, ses CanzorU, d'im style noble et correct, manquent de grâce et d'harmonie. Quoique amateur de l'école italienne, il a souvent préféré employer les anciennes formes castillanes, et il a su donner une certaine perfection à ses redondiUai, en petites strophes de quatorze vers, à ses quintillas, strophes de cinq vers, et à ses villancicos. Il a fort bien réussi dans YÉpître, en prenant Horace pour modèle, et il fut le premier à cultiver ce genre avec succès. Dans son ÉpUre à Boscan, il peint avec beaucoup de charme et de délicatesse le bonheur domestique, et dans nne autre, adressée à don Luis de Zuâiga, on s'étonne de voir l'ambitieux courtisan , le dur tyran de l'Italie, soupirer après la retraite et le repos de la vie de famille.
Mais la réputation de Mendoza est due surtout à ses écrits en prose. Son roman comique LazarUle de Tormès , traduit dans toutes les langues, a fait le tour de l'Europe et servi de modèle au GU Bios de Lesage. C'est le premier do genre nommé picaresque {el gusto picaresco) , mot qui signifie giieuserie. Le héros et les mœurs qu'il dépeint sont proprement espagnols : c'est la morgue entée sur la misère, la paresse du lazxarone doublée de la fierté castillane. Lazarille est un type national; il raconte luimême sa vie d'aventures et de friponneries. Pauvre enfant abandgnné, il passe par diverses conditions, toujours aux prises avec la faim et le besoin, mais cherchant toujours à paraître au-dessus de sa triste fortune , jusqu'au moment où il arrive enfin à épouser la gouvernante d'un bénéficier. Les tableaux sont vrais et piquants : cette dignité affectée, qui contraste avec la bassesse vicieuse, produit une gaieté qui est le propre du genre. Il en est sorti une
foule d'imitations dont le succès prouve en fayeur du type original.
V Histoire de la guerre de Grenade par Mendoza est son principal titre à la gloire. On sait que les Mores d'Espagne, poussés à bout par les exigences tyranniques de Philippe n, se révoltèrent, et, réfugiés dans les montagnes des Alpujarras, tinrent en échec pendant trois ans toutes les armées de l'Espagne : c'est cette histoire qu'écrivit Mendoza. Il en avait suivi de près tous les événements; il les raconte et les juge avec une sévère impartialité, une indépendance complète, une hauteur de vues admirable. S'il ne se prononce pas ouvertement sur la politique intolérante et cruelle de Philippe II, il en montre l'imprudence et les conséquences funestes ; ce blAme indirect fit que l'ouvrage resta trente-six ans sans pouvoir être imprimé. Sa narration se distingue par une simplicité vigoureuse et pleine de relief; s'il n'égale pas Salluste et Tacite, ses modèles, il n'en est pas à une grande distance : c'est dire qu'il approche de la perfection dans l'art d'intéresser et de peindre.
Dans cette étude des poètes lyriques du seizième siècle, nous avons pu remarquer un double courant : l'un qui est d'importation étrangère, et dont l'Italie, avec ses brillants poètes , a fourni les éléments principaux chez Boscan, Garcilaso, Mendoza et même Herrera; l'autre, qui est purement national et chrétien, a pour représentant Louis de Léon , et c'est le seul qui s'élève à la véritable inspiration, en se dégageant du factice et du convenu pour exprimer les ardentes convictions de l'Ame. La plus belle poésie est toujours celle qui s'ignore et qui coule de source, sans viser à l'effet par des mots et des images. N'est-ce pas là ce qui fait de la Bible le plus grand monument de la