CHAPITRE QUATRIÈME
poésie» même au point de vue purement littéraire? L7mttation, si simple de formes, si dénuée de toute prétention poétique, n*exprime-t-elle pas les fortes émotions de l'ascétisme chrétien mieux que ne Tout les frivoles productions des trouvères et des troubadours pour les autres passions de Tàme humaine ? En Espagne, c'est dans les cloîtres, dans la vie religieuse et mystique que l'inspiration poétique trouve toute sa force et son éclat ; c'est là aussi que la peinture, sœur de la poésie, a puisé ses plus hautes inspirations. Ce n'était pas un poète de profession que saint Jean de la Croix , contemporain de Louis de Léon , et qui réforma leCarmel de concert avec sainte Thérèse; et pourtant quel éclat, quel charme ravissant dans le petit nombre de poésies qu'il a laissées, dans le Dialogue de fâme. avec le Christ son époux, paraphrase admirable du Cantique des cantiques! Et sainte Thérèse d'Avila (1515-1582) «ellemême, n'avait-elle pas l'àme, l'imagination, l'inspiration d'un vrai poète , quand elle écrivait ses œuvres mystiques, toutes brûlantes de l'amour divin qui consumait son âme, ses Méditations, ses Pensées sur l'amour de Dieu, ses Canti' ques, et parfois des poésies dont le sonnet suivant peut donner une idée :
Mon Dieu, j*ose l'aimer, moi, ta pauvre servante I Et ce n'est pas l'espoir de ton saint Paradis, Et ce n'est pas l'horreur du séjour des maudits Qui remplissent mon cœur d'amour et d'épouvante I
C'est pour toi seul, mon Dieu, qu'éperdue et tremblante, A l'autel, nuit et jour, je prie, et que cent fois J'embrasse avec transport l'abominable croix Où la mort a glacé ta dépouille sanglante.
Oui, je n'aime que toi ; mais mon cœur l'aimerait Si le ciel n'était point ; mais mon cœur te craindrait Si l'enfer n'avait plus ni flammes ni souffrances.
3U LITTËRATURË ESPAGNOLE.
Je n'attends pas tes dons pour te livrer mon ooear ; Tu peux briser d'un mot toutes mes espérances ; Du feu qui brûle en moi rien n'éteindra l'ardeur ^.
Sainte Thérèse n'écrivait pas pour la gloire : il fallait Tordre de son confesseur pour lui faire prendre la plume. L*humble religieuse dont les œuvres ont été commentées par le vénérable Palafox, évéque d*Osma, dont Bossuet qualifiait la doctrine de céleste , et qui recevait du pape Grégoire XY le titre de docteur de FÉgUse, s'exprime ainsi à propos de ses ouvrages : c récris à la dérobée et avec peine y parce qu'étant dans une maison pauvre, cela m'empêche de filer et me détourne de mes autres occupations. Si l'on ne m'avait commandé d'écrire, au seul souvenir que je suis femme, la plume me serait tombée des mains. »
* De Poibosqub, Histoire comparée des littératures espagnole et française. 1843, 2 vol.