‹ Histoire des littératures étrangères (volume 2)Chapitre 163 sur 300 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

tienne aujourd'hui abattu et renversé, je n'en ai pas moins parcouru le droit chemin dans la carrière la plus difficile; et rhonneur consiste, non point à obtenir la gloire, mais seulement à la mériter. Cependant , la lâche défaveur qui m'a repoussé dans la plus extrême misère arrête à présent ma main et me fait poser ici la plume. » Il ajoute qu'il consacrera désormais le reste de sa vie à pleurer ses fautes et à servir Dieu.

VAraucana ne manque pas de vigueur ni d'intérêt dans certaines parties, mais c'est moins une épopée qu'une histoire versifiée , ornée de tableaux et d'épisodes : elle pèche gravement sous le rapport du plan et de l'ensemble. Composée de trente-sept chants en stances de huit vers {arU mayor), elle dépasse en longueur Y Iliade. Point d'unité, ni de héros principal qui domine l'action et lui serve de centre. Les quinze premiers chants sont le récit exact , géographique et militaire, de la guerre d'Arauco; Ercilla se piquait de ne s'éloigner en aucun point de la vérité historique. Il écarte toute passion et toute fiction poétique. < Je ne chante point les dames, l'amour, les galanteries chevaleresques; je ne chante point les tourments, les soupirs, les tendres pensées, mais la valeur, les exploits, les prouesses de ces intrépides Espagnols qui mirent sous le joug de leur glaive l'Arauco indompté. » Ercilla s'occupe donc moins des effets poétiques que d'une fidélité scrupuleuse dans le détail des événements et des descriptions locales ; mais il sentit lui-même la monotonie qui en résultait, et, en reprenant la suite de son poème, après son retour d'Amérique, il chercha à lui donner plus de variété, un caractère plus national. Il y introduisit, en l'honneur de Philippe II, la bataille de Saint-Quentin et celle de Lépanlc, épisodes amenés assez maladroitement par

Tapparition de Bellone et rintervention du magicien Fiton dans la caverne où il évoque les esprits. Plus il avance, plus il perd de vue son sujet principal, et l'on ne comprend pas trop le but de l'épisode où deux soldats, pendant une marche, discutent les aventures de Didon, reine de Carthage, que le poète croit devoir venger des calomnies dont Virgile aurait chargé sa mémoire.

Le poëme de YAraucana est surtout connu en France par les éloges que lui donna Voltaire dans son Essai sur la poésie épique, écrit à propos de sa Henriaie. Il place sans hésiter Ercilla à côté d'Homère, de Virgile, du Tasse, de Milton et de Gamoéns, au lieu de le faire descendre plus simplement au niveau de Lucain et de Silius Italiens. La faiblesse d'Ercilla tient au sujet lui-même, qui manque de grandeur et n'a pas même le mérite d'être purement national ; car l'intérêt se porte naturellement sur ces farouches Araucaniens qui défendent , contre de féroces oppresseurs , leur vie et leur liberté. Le véritable héros , c'est ce terrible Caupolican, qui soutient la lutte des Araucans avec une sauvage énergie, et qui, vaincu, prisonnier, livré à un affreux supplice , se montre plus grand dans sa mort que les Espagnols dans leur victoire.

A défaut d'épopée véritable, l'Espagne prit goût aux romans chevaleresques, qui en étaient le simulacre artificiel, et peignaient assez bien certain côté des mœurs nationales. Nous avons vu quel succès eut VAmadis, ainsi que ses dérivés , malgré les aberrations de goût et les exagérations ridicules d'un genre faux et maniéré. Le seizième siècle paya encore son tribut à ces récits d'aventures, qui semblaient lutter d'exagérations et d'invraisemblances pour exciter l'attention du lecteur déjà blasé. D'ennui et de dégoût, on chercha une voie nouvelle, et l'on tomba dans

Page 1