CHAPITRE CINQUIÈME. 3S
qui n'avait reçu aucune instruction ; il écrivait facilement en vers, mais il préférait la prose, comme plus propre à la vivacité du dialogue comique. Il divisait ses pièces en journées (jornadas], ou actes, entre lesquelles il donnait des intermèdes, sortes de farces populaires dont le public s'amusait beaucoup.
Pendant que le théâtre entrait ainsi dans la voie nationale, aspirant à un art plus parfait qu'il devait bientôt atteindre, il se trouva tout à coup envahi par l'imitation de l'antiquité classique, venue d'Italie, ce qui entrava un moment ses progrès. La lecture des modèles antiques ne pouvait manquer de produire son eflet; il n'est pas de peuple en Europe qui n'en ait subi l'influence au quinzième et au seizième siècle. On commença par des traductions de Plante, de Térence, de Sophocle et d'Euripide ; on étudia les poétiques d'Aristote et d'Horace, et l'on s'efforça de se rapprocher de ces modèles : l'exemple de l'Italie fut pour beaucoup dan ce retour vers l'antiquité. Valence fut le centre de cette littérature érudite, qui voulait rompre avec le mouvement national, et qui avait pour appui les lettrés, les savants et la société élégante, rebutés par ce qu'il y avait de grossier et de naïf dans la littérature populaire. Mais malgré ce patronage des classes éclairées, malgré le goût décidé de Charles-Quint pour l'imitation italienne, ce fut l'instinct populaire et national qui finit par l'emporter. Le peuple avait pris goût au théâtre ; il comprenait peu les règles d'Aristote et l'élégance classique; il préférait un spectacle plus naïf, plus grossier, qui était l'image de sa vie et de ses mœurs : la victoire devait lui appartenir. Parmi les auteurs de la réaction classique, on peut citer Jean de la Cueva, de Séville, qui composa une poétique sous le titre i' Exemphr pœtko ;
elle est sous forme épistolaire, comme VArt poétique d'Ho* race, dont elle est loin d'égaler la finesse et le goût. Ferez de Ollva est auteur de la Vengeance dTAgamemnon et de la Misère (THécube, qui sont plutôt des exercices littéraires que de vraies tragédies ; Ferez était un savant professeur de Funiversité de Salamanque, et il consacra de nombreuses leçons à expliquer Aristote; il avait également professé à Faris, et traduit V Amphitryon de Fiante.
Le Valencien Yiruès tenta de séparer la tragédie de la comédie, et se rapprocha sous plusieurs rapports du drame antique ; son Éliia est conçue dans le goût classique; mais les règles l'embarrassaient, et il revint malgré lui au genre national dans Marcella, qui ne vaut pourtant pas sa Catsandre, pièce plus régulière et mieux conduite.
Geronimo Bermudez essaya d'appliquer les règles du théâtre antique à des sujets espagnols, et mit en scène l'histoire touchante d'Inès de Castro dans ses deux pièces Niss lasHmosa (Inès infortunée) ^ïNise laureada (Inès couronnée) : le mot Nise est le nom d'Inès transposé par anagramme. La première de ces tragédies est certainement la meilleure, mais c'est la reproduction à peu près complète d'une pièce portugaise d'Antonio Ferreira; de sorte qu'il ne faut pas lui faire honneur du mérite de certaines scènes, remarquables par l'efTet tragique. Quant à la seconde, c'est un tissu d'horreurs qui révoltent le goût et la morale, et l'on se demande comment un tel sujet a pu être mis au thé&tre.