‹ Histoire des littératures étrangères (volume 2)Chapitre 169 sur 300 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

ne convenait guère à Tesprit droit et sagace de Cervantes, et il en a fait la critique en plusieurs endroits de ses ouyrages ; c'est là sans doute le motif qui Ta empêché d'achever sa pastorale. Le théâtre Tattirait; il en avait goûté dans sa jeunesse; mais un maître avait surgi, qui absorbait la faveur publique : c'était Lope de Yéga. Les pièces de Ceryantes n'eurent pas de succès ; les unes sont des comédies de cape et d'épée, dans ce genre romanesque et sans art que préférait le public; les autres sont d'un goût plus relevé, plus recherché, mais de forme indécise ; elles prouvent qu'il n'était pas apte au rôle de réformateur dramatique. La meilleure de ses pièces, Numantia, avait un caractère national, en rappelant l'héroïque résistance qu'opposa cette ville aux attaques des Romains; les situations en sont belles et fortes, le style d'une noble simplicité, et la conception n'est pas indigne de son génie.

Pendant les années qui suivirent ces tentatives infructueuses au théâtre, Cervantes parait avoir végété péniblement dans un état voisin de la misère et du découragement; car, dans une requête adressée à Philippe II, on le voit disposé à aller chercher un refuge en Amérique. Il occupa un modeste emploi, tantôt dans les vivres de la flotte, tantôt dans les gabelles à Séville; un jour ses comptes furent trouvés inexacts, et il en résulta pour lui mille traças. Devenu agent d'affaires, chargé des perceptions d'impôts du grand prieuré de Saint-Jean, il fut mis en prison à la suite d'un soulèvement des redevanciers. C'est dans ce loisir forcé et peu agréable qu'il ébaucha son Don Quichotte; la première partie fut bientôt achevée, et imprimée à Madrid en 1605, tandis que l'auteur continuait de lutter, à Yalladolid, contre les rigueurs du sort. Froidement accueilli d'abord par la noblesse et par les lettrés,

qui y trouvaient leur part de satire , le Don QuiehotU fit rapidement son chemin dans la faveur publique, mais sans améliorer la situation de Tauteur. Il était revenu à Madrid, avec la cour» espérant toujours quelque chose de la protection du comte de Lémos, vice-roi de Naples, à qui il avait dédié ses NouvtUes, et qui fut toujours assez avare de ses bienfaits. Si rares et insuffisants que fussent les secours de ce Mécène» Cervantes s'en montra reconnaissant jusqu'à la fin, car de son lit de mort, et après avoir reçu l'extréme-onction, il lui écrivait que, c si grand était son zèle pour le servir, qu'il en emportait la volonté par delà le tombeau i.

L'Espagne, que le génie de Cervantes avait dotée d'un ouvrage immortel, fut la dernière à en apprécier l'inestimable mérite ; Don Qiikhotu, traduit dans toutes les langues, lu et admiré de toute FEurope, était toujours négligé ou discuté dans sa propre patrie. La gloire de Cervantes faillit même être compromise par l'audace d'un plagiaire inconnu, qui, sous le nom d'Avellaneda, fit imprimer en 1614 une suite de Don QukhotU, en le défigurant par les plus plates et les plus grossières inventions. Cervantes se hâta de venger l'injure faite à son héros et à lui-même, en publiant (1615) la seconde partie de son roman, et en flagellant par de piquantes satires l'imprudence et le mauvais goût de l'usurpateur anonyme. La même année parurent ses huit camédiet avec inUrmèdet; son dernier roman, les Travaux de Penilès et de Sigismonde, dédié au comte de Lémos, fut publié après sa mort par sa veuve, Christine de Salazar. Cervantes mourut en 1616, le même jour que Shakspeare, 23 avril, et fut enterré, revêtu de l'habit du tiers ordre de Saint-'FrançoiSy.dont il était membre, dans le couvent des dames de la Trinité. Ce couvent ayant

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