‹ Histoire des littératures étrangères (volume 2)Chapitre 170 sur 300 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

changé de destination, les traces de sa tombe ont disparu, sans que personne s'inquiétât des restes de l'homme qui a tant illustré son pays, tandis que l'Angleterre montre avec orgueil, près des tombes royales de Westminster, la pierre sous laquelle reposent les cendres de Sbakspeare.

Les NouveUes de Cervantes, publiées en 1613, un an avant son Voyage au Pamatie, paraissent avoir été composées avant Dan Qukhotu, pendant son séjour à Tolède et à Séville, comme prélude à son célèbre roman; elles sont au nombre de douze, et dans maint passage on découvre déjà la touche vigoureuse, la verve pittoresque du grand peintre de mœurs. Dans une de ces Nouvelles, la Bohémienne de Madrid, un critique moderne a signalé la ressemblance frappante qui existe entre Thérolne de ce récit, la daqseuse Preciosa, et l'Esmeralda de Victor Hugo dans sa Notre-Dame de Parie : l'une parait évidemment avoir servi de modèle à l'autre, et sous le rapport de Fart et du goût, la palme reste encore à l'écrivain espagnol, plus sobre dans le coloris et plus vrai dans les détails *.

Que dirons-nous maintenant du chef-d'œuvre de Cervantes, de cet admirable roman de Don Qukhotu sur lequel la critique a depuis longtemps épuisé ses interprétations et ses éloges ? L'analyse en serait bien froide et bien inutile : tout le monde l'a lu, et en a présents à la mémoire les personnages et les scènes principales. C'est xm livre fait pour amuser et intéresser tous les siècles et toutes les classes de lecteurs, parce que, dans le cadre restreint d'une satire locale, il est profondément humain et universel par la vérité de la pensée, la justesse de l'observa*

* Voir £. Bamet, HUMre de la littérature espagnole, t. lY, p. 549. Paris, 1878.

tion, la profondeur du bon sens et la peinture originale des caractères. Le but avoué de récrivain, la pensée qui lui fit prendre la plume, c'était de faire la satire des romans de chevalerie ; et en effet, c'est la lecture de ces romans qui a troublé la cervelle du chevalier de la Manche, et en a fait ce chevalier errant, ce sîng^ulier redresseur de torts que nous connaissons. Mais le génie de Cervantes l'a poussé au delà de ce but, qui n'eût pas suffi pour assurer sa gloire ; il a fait de son roman une œuvre plus large et plus complète que celle d'un simple tableau satirique contre un des travers de l'esprit du temps : son livre est devenu une œuvre philosophique et morale, une peinture profonde du cœur humain, et c'est par là qu'il offre un intérêt puissant et universel. L'auteur ne parait pas dans son œuvre ; en apparence, ce n'est qu'un tissu d'aventures bouffonnes, extravagantes, pittoresques, où Don Quichotte et son écuyer Sancho Pança jouent concurremment ce double rôle si piquant par le contraste ; mais au fond, l'auteur est partout, avec son esprit d'observation, sa vive clairvoyance des choses de ce monde, son habileté merveilleuse à faire ressortir les abus et les ridicules. Rappelons-nous cette vie de Michel Cervantes, si agitée, si aventureuse, si remplie de mécomptes et de misères. Il a servi les grands, il a combattu en héros, il a passé cinq années dans une dure captivité en Afrique, il a usé son existence dans d'obscurs emplois, toujours méconnu, deux fois prisonnier sur des préventions indignes; ses écrits n'ont pu vaincre Tindifférence du public et de ses dédaigneux protecteurs. A cette rude école de la vie, il a acquis du moins la connaissance complète du cœur humain et de la société; c'est là le secret du vigoureux génie qu'il a déployé dans Don ^tchoUe : ne cherchons pas ailleiurs la cause de ce puissant

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