‹ Histoire des littératures étrangères (volume 2)Chapitre 171 sur 300 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

attrait qui nous enchaîne dans cette lecture. Cervantes a été lui-même un cheyalier errant ; son imagination avait rêvé la vie tout antre que celle que lui infligea le sort ; comme don Quichotte, il avait pourfendu des moulins à vent, chargé à coups de lance de paisibles moutons, rêvé l'amour idéal de Dulcinée, combattu pour les faibles et les opprimés, poussé jusqu'à l'exaltation l'enthousiasme chevaleresque ; mais toujours la triste expérience avait détruit les enchantements de ses rêves, et l'avait ramené aux réalités terrestres que comprend si bien Sancho Pança. Cervantes avait vu tous les extrêmes de la vie; c'est pour cela qu'il en est un peintre si saisissant et si complet.

Cervantes a donc fait, sans s'^n douter peut-être, le tableau allégorique de la vie hnmaine, d'après son expérience personnelle. Sismondi y voit « le contraste éternel entre l'esprit poétique et celui de la prose >, l'un représenté par don Quichotte et l'autre par Sancho ; M. Nettement trouve que ces deux personnages figurent ïâme et le corps; enfin, d'après d'autres critiques, l'aventureux hidalgo est le type symbolique de l'imagination humaine, avec ses aspirations vers Tidéal, tandis que l'écuyer qui le suit sur son âne est le bon sens, la raison, avec son instinct positif et terrestre. Toutes ces interprétations , qui se rapportent à la même pensée , sont vraies au fond ; mais ce symbolisme trouvé par la critique n'est-il pas venu après coup , et peut-on croire qu'il a présidé à la création de l'œuvre ? Non, l'œuvre de Cervantes a été le fruit spontané. de l'inspiration et du génie, comme toutes les productions sublimes de l'esprit humain. Avons-nous besoin de demander compte au soleil et à la nature des beautés dont ils réjouissent nos regards ?

Quant à la satire des romans de chevalerie, elle est

334 LITTÉRATURE ESPAGNOLE, réelle ; et c'est l'objet extérieur du roman de Don Quichotte, La folie du brave gentiihonune vient tout entière de ses lectures, c U faut savoir que notre hidalgo, dans ses moments de loisir, c'est-à-dire toute l'année , s'adonnait à la lecture des livres de chevalerie, et cela avec tant de goût et de passion, qu'il en oublia presque entièrement Texercice de la chasse et jusqu'à l'administration de son bien. Enfin, sa manie, son extravagance en vint à ce point, qu'il vendit plusieurs arpents de bonne terre pour acheter des livres de chevalerie, et qu'il en amassa dans sa maison autant qu'il put s'en procurer. Mais, de tous ces livres, aucun ne lui paraissait aussi intéressant que ceux composés par le fameux Feliciano de SU va ; car la clarté de sa prose l'enchantait , et ses propos entortillés étaient pour lui de vrais diamants ; surtout quand il venait à lire ses déclarations d'amour et les lettres de défi , où assez souvent il trouvait des passages tels que ceux-ci : c La raison de c la déraison qu'à ma raison vous faites, affaiblit tellement c ma raison, qu'avec raison je me plains de votre grâce et c beauté. » Et, de même, quand il lisait : c Les hauts cieux c qui de votre divinité, avec le secours des étoiles, vous for- « tifient divinement, et vous font méritante des mérites que c mérite votre grandeur. » En lisant ces belles choses, le pauvre gentilhomme perdait l'esprit. Il se privait de sommeil pour les comprendre , pour leur arracher un sens du fond de ses entrailles , ce à quoi Aristote lui-même n'aurait pu réussir, si pour cela il fût ressuscité tout exprès

Notre hidalgo s'enfonça si bien dans sa lecture, qu'il passait le jour à lire depuis le matin jusqu'au soir, et la nuit depuis le soir jusqu'au matin; et ainsi, à force de lire et de veiller, il se dessécha le cerveau de manière qu*il vint à perdre l'esprit. Son imagination se remplit de tout ce

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