‹ Histoire des littératures étrangères (volume 2)Chapitre 172 sur 300 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

qu'il trouvait dans ses livres, enchantements, querelles, défis, batailles, blessures, déclarations, amour et autres extravagances ; et il se mit si bien en tête que tout cet amas de rêveries était la vérité même, qu'il n*y eut plus pour lui nulle autre histoire plus certaine dans le monde... Finalement, ayant perdu Tesprit sans ressource, il vint à donner dans la plus étrange idée dont jamais fou se soit avisé , et la voici : il lui parut convenable et même nécessaire , aussi bien pour l'accroissement de sa gloire personnelle que pour le service de son pays, de se faire chevalier errant, et de s'en aller par le monde, avec son cheval et ses armes, chercher les aventures, en pratiquant tout ce qu'il avait lu que faisaient les chevaliers errants, redressant toute espèce de torts, et s*exposant continuellement à de nouveaux dangers, où il acquerrait, en les surmontant, un renom immortel. »

Toutefois, il est certain que dans cette charge à fond contre la littérature chevaleresque, qui inondait alors TEgpagne et le Portugal, Cervantes n'a voulu combattre que les excès, les extravagances des mauvais romans de chevalerie , qui menaçaient de corrompre à jamais le goût public. La preuve en est dans les réserves qu'il fait en faveur de certains de ces romans, lorsque le curé et le barbier, pénétrant dans la bibliothèque de don Quichotte, font la revue de ses livres pour livrer aux flammes ceux qui lui ont troublé l'imagination. Cervantes avait trop de goût pour proscrire entièrement une branche de littérature qui avait été une école de loyauté, d'héroïsme et de courtoisie. Il ne voulait qu'une réforme , une barrière à cet engouement qui faussait l'esprit public; il y réussit si bien , qu'à partir de ce moment l'Espagne ne produisit plus un seul roman de chevalerie.

Don Quichotte est un monument unique dans son genre, le plus beau livre, on a même dit, en exagérant, le seul livre de FEspagne ; c'est au moins celui où se reflète le mieux le génie et le caractère de la nation espagnole. Cette épopée comique est aussi simple qu'originale ; le contraste entre les deux héros, associés dans une œuvre commune, produit les effets les plus saisissants, les situations les plus plaisantes; c'est une œuvre vivante, où se mêlent, à un rare degré , les plus hautes qualités d'imagination , de raison, d'art et de style. Cette lecture charme et entraîne. On a souvent cité cette anecdote du roi Philippe ni, qui, voyant un jour un étudiant, un livre à la main, rire à gorge déployée , dit à son entourage : « Cet homme est fou, ou bien il lit Don Quichotte. » Le roi avait deviné juste.

Ce comique vigoureux et franc > qui provoque si bien le rire, est produit par les contrastes entre les caractères et les situations : d'un côté, don Quichotte, avec son exaltation généreuse, mais insensée, qui le fait tomber sans cesse dans les méprises les plus grotesques; de l'autre, Sancho, le paysan vulgaire, avec son fin bon sens, ses proverbes pleins de sagesse, et ses défauts de gourmandise, de paresse, de poltronnerie, de ruse et d'égolsme. Le grand art de l'auteur est de nous intéresser à ses personnages, de nous les faire aimer malgré leurs travers et leurs défauts, et d'exciter la pitié pour leurs mésaventures. On peut critiquer certaines scènes un peu trop chargées, qui jettent un ridicule excessif sur les personnages; ce vis comica est sans doute un sacrifice fait par l'auteur aux lecteurs grossiers que n'eût pas captivés une finesse plus légère; comme Molière, Cervantes mêle la farce au comique ; quoique moins noble, ce côté n'en est pas moins

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