CHAPITRE SIXIÈME
humain; au fond, c'est Tamère ironie de la destinée; elle cache des souffrances et des larmes, et quel homme mieux que Cervantes en avait touché les tristes profondeurs? Gomme ses dçux héros, n'avait-il pas vu tous ses projets, toutes ses espérances confondus par la plus cruelle dérision du sort ?
Il y a dans Don Quichotte plus d'un aperçu de critique littéraire, en dehors de celle du roman de chevalerie: cette critique fait l'objet spécial du Voyage au Parnasse, allégorie satirique où les rimeurs sans talent sont assez malmenés. Le poète imagine un vaisseau dirigé par Apollon et Mercure ; il est tout entier fabriqué de vers : la barre est une élégie, le mât une chanson, les rames sont en vers glissants {sdrxtedoli) , la voile est tissue de pensées délicates. Les poètes y arrivent en foule; ils sont admis ou écartés selon leur degré de mérite, et c'est une occasion pour Cervantes de les passer en revue, de formuler un jugement sur chacun d'eux ; il n'y épargne pas la satire. Un des passages les plus curieux est la bataille au septième chant, bataille où les livres servent dé projectiles, comme dans le Lutrin de Boileau : car notre satirique a emprunté cette idée au poète espagnol.
Du théâtre de Cervantes, il n'est resté que les huit pièces publiées une année avant sa mort ; il raconte lui-même qu'à ses débuts littéraires, il avait composé vingt à trente pièces, et, malgré les éloges qu'il leur accorde, elles ne paraissent pas avoir été marquées par un grand succès. Néanmoins, le goût parfait de ce grand écrivain donne un véritable intérêt à ce qu'il raconte, dans la préface de ses comédies, sur les progrès que l'art dramatique avait faits de son temps. Ce tableau, d'un témoin oculaire» vaut la peine d'être rapporté, au moins en partie.
m. Sî
« Je me souviens d'avoir vu réciter le grand Lope de Rueda, homme également insigne pour la représentation et pour l'intelligence. Il était né à Séville, et, de son métier, batteur d'or. Il était admirable dans la poésie pastorale, et dans ce genre, avant comme après lui, personne ne l'a surpassé. Dans le temps de ce célèbre Espagnol, tout l'appareil d'un auteur de comédie, directeur de spectacles, s'enfermait dans un sac, et consistait en quatre pelisses blanches dé berger, garnies de cuir doré, quatre barbes et chevelures postiches et quatre houlettes. Les comédies n'étaient que des conversations, comme des églogues, entré deux ou trois bergers et une bergère; on les embellissait et on les prolongeait avec deux ou trois intermèdes de négresses, d'entremetteurs, de lourdauds et de Biscayens. Ce même Lope faisait ces quatre rôles avec toute l'excellence et la vérité que l'on peut imaginer. Il n'y avait point de coulisses. Tout l'ornement du théâtre était une vieille couverture soutenue avec des cordes, et séparant le foyer de la scène. Derrière, on plaçait les musiciens, qui chantaient sans guitare quelque vieille romance. .. Naharro, natif de Tolède, succéda à Lope de Rueda; il augmenta un peu les décors et changea le sac des habits en coffres et en malles. Il plaça la musique sur la scène ; il ôta aux farceurs leurs barbes postiches, inventa les coulisses, les nuages, les tonnerres, les défis et les batailles. Mais rien n'avait encore atteint la perfection que nous voyons aujourd'hui (et ici je dois violer un peu les règles de ma modestie) , jusqu'au moment où je fis représenter sur le théâtre de Madrid les Ct^ii/s d'Alger, la Numaneia et la BaittiUe navale. C'est là que je me hasardai à réduire à trois actes ou journées les comédies qui en avaient cinq auparavant. Je fus le premier qui représentai les fantdmes