‹ Histoire des littératures étrangères (volume 2)Chapitre 178 sur 300 · CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME

congrégation qui avait pour mission d'enterrer les suppliciés et de soulager les prêtres devenus pauvres et infirmes. Il n'en continua pas moins d'écrire pour le théâtre, car aucun préjugé en Espagne ne trouvait alors étrange ce mélange des deux vocations qui nous semble si singulier aujourd'hui. Il est vrai qu'un grand nombre de ses drames, les Aciei sacratnentaux [Autos sacramerUales) ^ ont un but purement religieux et tout à fait adapté à la dévotion espagnole. Lope n'en était pas moins un fervent religieux, un pénitent austère ; il expiait les égarements de sa jeunesse par les plus rudes exercices de la pénitence ; il se donnait la discipline jusqu'au sang; sa vie fut, dit-on, abrégée par ces rigueurs excessives. Sa mort fut un deuil public, et ses funérailles entourées d'une pompe toute royale;, les cérémonies durèrent neuf jours, et chaque jour un évëque officiait avec solennité, tant étaient grandes Testime ainsi que l'admiration inspirées par ce remarquable écrivain.

Nature vive, passionnée, artistique, Lope de Vega avait aimé le luxe, la magnificence, les meubles précieux et les beaux livres; sou théâtre lui avait rapporté une grande fortune qui lui permettait de satisfaire quelques-uns de ces goûts ; pourtant il menait une vie simple et modeste, et après avoir servi auprès des grands, rien ne lui semblait préférable à la liberté dont il jouissait dans sa maison de Madrid, à l'ombre des deux arbres qui ornaient son petit jardin. Hais il était toujours prêt à donner, et sa charité n'avait point de bornes.

Le caractère particulier de cet écrivain, c'est sa prodigieuse facilité de composition ou plutôt d'improvisation ; les vers coulaient de sa plume comme une source d'eau jaillissante ; il acheva souvent en une journée un drame

de deux mille vers, avec accessoires de sonnels, de tercets et d'octaves. Lui-même raconte que plus de cent de ses pièces ont été mises au théâtre vingt-quatre heures après avoir été conçues dans sa tête; son ami Montalvan assure que ses copistes n'allaient pas aussi vite que sa composition. Chaque jour les directeurs de théâtre lui demandaient du nouveau, et tout en gémissant de cette servitude, de cette précipitation qui ne lui laissait le temps ni de corriger, ni de relire, il était toujours prêt aies satisfaire. Comme il y trouvait profit, il sacrifiait l'art au métier, et suivait, au lieu de le diriger, le mouvement de l'avidité populaire, qui lui demandait sans cesse des émotions nouvelles. C*est ainsi qu'il a pu arriver à produire dix-huit cents comédies et quatre cents Autos sacramentales, ce qui fait en tout deux mille deux cents pièces de théâtre, dont trois cents environ ont été publiées en vingt-cinq volumes in-quarto. Si l'on y ajoute vingt et un volumes d'œuvres diverses, poëmes, satires, élégies, romances, églogues, épttres, on aura une idée de ce labeur herculéen, qui jusr tifie le titre qu'on lui donnait de phénix des esprits. Ses ceuvres lui rapportèrent, dit-on, cent cinquante mille ducats, et le nombre de ses vers monterait à vingt et un millions trois cent mille.

Un tel déluge est bien fait pour engloutir le critique; mais ce qu'il y a de pis, c'est que l'art lui-même a dû y faire naufrage. Si Racine ne mettait pas moins d'une année à composer un de ses chefs-d'œuvre, était-il possible à Lope de Vega d'en improviser un chaque jour? Non, sans doute; mais ici nulle comparaison n'est possible; il ne s'agit pas de l'art savant, classique, religieux observateur des convenances et des règles. Nous sommes en Espagne, dans un milieu populaire, en présence de spec-

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