CHAPITRE SEPTIÈME
tateurs intelligents, mais illettrés, qui ne demandent au théâtre qu'une distraction d* un moment, en harmonie avec leur goût et leurs instincts; c*est pour eux que Lope de Yega écrit, et non pour les gens d*un esprit délicat et raffiné, comme les petits-mattres de la cour de Louis XIV, ou ces belles pleureuses des premières loges auxquelles songeait Voltaire. Lope connaissait les règles, mais il s'en affranchissait très-lestement; ses paroles en font foi dans son Art nouveau de/aire des comédies. « Ce n'est pas que j'ignore les préceptes de l'art des anciens, Dieu merci ! mais quelqu'un qui les suivrait fidèlement mourrait sans profit et sans gloire... Je me suis quelquefois conformé aux règles de l'art que très-peu de monde connatt; mais quand je vois les monstruosités auxquelles le vulgaire accourt, et surtout les femmes, qui connaissent ce triste exercice, je me fais barbare à leur usage. Aussi, quand je dois composer une comédie, j'enferme les règles sous six clefs, et je mets Térence et Plante à la porte, pour que leur voix accusatrice ne monte pas vers moi, car la vérité crie dans les livres muets. Je fais des pièces pour le sot vulgaire, et puisqu'il les paye, il est bien juste, pour me mettre à sa hauteur et pour lui plaire, que je lui parle le langage des sots. »
Cette franchise un peu brutale, ce sans-façon de traiter le public, nous met à Taise avec Lope de Ycga et nous donne le droit de lui rendre la pareille. Aussi pouvonsnous négliger la plus grande partie de ses improvisations, et n'accorder au reste que de minces éloges. Tout s'y trouve, même des éclairs de génie, au milieu d'une confusion où il est impossible de se reconnaître. Le romantisme ici triomphe et trouve tous les contrastes dont il se fait gloire : gravité et bouffonnerie, effets tragique et
farces grossière», sublime et ridicule. Tous les genres se mêlent et concourent au même effets qui est de tenir en haleine un public peu difficile. On a essayé, sans y bien réussir, d'établir des divisions dans ce nombre considérable d'œuvres dramatiques; on a distingué les comédies héroijtus et les comédies de moeurs, nommées aussi en Espagne comédies de cape et d^épée, à cause du costume de Tépoque; enfin, on a mis à part, comme genre bien tranché, les Actes sacramentaux. Ce qu*il y a de plus positif, c*est que Lope de Yega a pris au hasard, et selon l'inspiration du moment, ses sujets aux sources les plus diverses, histoire, contes, légendes, romances, traditions populaires, et que son théâtre, image vivante de la société espagnole, est essentiellement national. Son art est informe, mais il est vigoureux et puissant; dans cette bigarrure de scènes touchantes et burlesques, pathétiques et triviales, on trouve toujours l'originalité dramatique jointe à une merveilleuse fécondité d'imagination. Au besoin, il sait nouer ces intrigues fortes et compliquées qui ont toujours eu tant d'attrait pour le public espagnol, et souvent il trouve de ces situations émouvantes, sublimes, qui font penser aux chefs-d'œuvre des tragiques grecs.
En résumé, et malgré ses défauts, Lope de Yéga est un grand peintre de mœurs; ses caractères généraux sont frappants de vérité et de naturel. Tantôt noble et élevé, tantôt négligé et trivial, il a de vives couleurs, une force d'invention inépuisable : c'est la nature même, grandiose, inculte, mais toujours riche et variée.
Ses pièces religieuses sont les plus étrangères à notre goût et à nos habitudes. Il faut être Espagnol, ou se bien pénétrer de l'esprit, des croyances naïves et fortes, des habitudes de ce pays, pour ne pas être choqué de ce mé-