CHAPITRE HUItlËME
trop souvent au besoin de plaire; l'imagination fait tous les frais de ces ornements étrangers, de ces discours de rhéteur qu'il met dans la bouche de ses personnages. L'histoire véritable demande plus de simplicité et ' de vérité,
Tirso de Molina, dont le vrai nom est Gabriel Tellez (1570-1650), naquit à Madrid, et s'attira l'estime ainsi que l'amitié de Lope de Yega, qui professait une véritable admiration pour ses œuvres ; on en voit la preuve dans la dédicace qu'il lui fit de sa tragi-comédie lo Fingido Verdadero, et ailleurs il l'appelle le Térence espagnol. Après avoir composé plusieurs centaines de pièces pour le théâtre, dont la plupart sont perdues, il devint prêtre, et entra ensuite dans l'ordre de la Merci; il prêcha, enseigna la théologie, et devint prieur du couvent de Soria, où il mourut. Outre ses comédies, il a laissé deux recueils de nouvelles, de contes, de poésies diverses, publiés sous le titre de Vergers de Tolède, et de Instruire en amusanL Les meilleures de ses pièces, dont il reste soixante dix-sept, sont des comédies d'intrigue et de caractère; on cite surtout le Courtisan timide, Marta la dévote, la Paysanne de Vallecas, Don Gil aux chausses vertes, et le Séducteur de Séville, qui est le type de Don Juan, ou le Festin de Pierre, traité depuis dans tous les pays.
Le mérite de Molina est surtout dans le style, où il déploie une richesse étonnante de poésie, et une connaissance approfondie de la langue castillane, surtout de la langue populaire; là est tout son art; il en met fort peu dans l'invention et la disposition du drame ; il tient peu à la régularité, à la vraisemblance. Il blesse aussi la délicatesse du goût et de la morale par la crudité de l'expression , la grossièreté des plaisanteries et l'inconvenance de
certaines situations; si son théâtre est le miroir des mœurs du temps, on en conçoit une assez triste idée.
Tirso de Molina a tiré son Don Juan (et Burladar de Smlla) d'une légende racontée dans les Annales de Sénitte, C'est l'histoire d'un jeune débauché signalé par ses déportements, et qui tua en duel le commandeur d'Uiloa, dont le tombeau et la statue furent placés dans le couvent de Saint-François ; le bruit courut que la statue du commandeur avait entraîné le meurtrier dans les flammes de l'enfer. La pièce de Tirso de Molina roule sur les aventures et les tromperies de Don Juan, qui se rit de la foi donnée, fait partout des TÎctimes, tue le commandeur don Gonzalo d'Ulioa, et étouffe ses remords en répétant sans cesse qu'il a du temps devant lui pour se repentir. La légèreté sceptique de Don Juan se manifeste surtout dans la fameuse scène du festin, qui forme le dénoûment. Celle scène est double : don Juan invite la statue, et celle-ci l'invite à son tour; il essaye jusqu'au bout de faire bonne contenance; mais quand il sent la brûlante étreinte de la statue de pierre qui l'entraîne dans Tabtme, il demande un prêtre pour se confesser : c U est trop tard, dit la voix sépulcrale du commandeur; c'est la justice divine; il n'y a pas de dette qui ne se paye. » C*est la réponse à cette parole impie : c J'ai du temps devant moi » ; c'est la morale de la pièce.
Transporté en Italie, le Festin de Pierre fut apporté en France par la troupe italienne qu'avait appelée Mazarin en 1654. Le sujet fut mis en scène par les comédiens de l'hôtel de Bourgogne, et attira la foule. La troupe de Molière ne voulut pas rester en arrière, et engagea son directeur à le traiter aussi. Molière composa sa pièce i la hâte, sans y attacher, paratt-il, beaucoup d'importance;