CHAPITRE HUITIÈME
il la fit en prose, et elle n*eut qu'un médiocre succès. Semée d'incidents burlesques, de tirades philosophiques, cle scènes décousues et accessoires, la pièce de Molière ne vaut pas le drame palpitant de Tirso de Molina ; son dénouaient est beaucoup moins dramatique, et n'a pas la même portée morale.
Rival heureux de Molière, Tirso de Molina a fourni le type de don Juan à Groethe et à- Byron; il a inspire une des plus belles œuvres de Mozart : ce n'est pas une gloire médiocre pour son nom.
Augustin Moreto y Cabana (1618-1664), rival de Calderon, commença comme lui par le théâtre, et comme lui, comme Lope de Vega et Tirso de Molina, finit par l'église. On sait peu de chose de sa vie, mais ses œuvres parlent en sa faveur, et révèlent de rares qualités dans la composition dramatique. Ses pièces sont plus régulières, plus simples, mieux conduites que celles de la plupart de ses contemporains; de là, un intérêt plus vif, des dénoûments plus naturels. Le style est élégant et facile, un peu entaché de ce gongarisme qui était le défaut général de l'époque. Quoiqu'il eût beaucoup de souplesse et de facilité d'invention, il se fit peu scrupule d'emprunter des sujets à d'autres auteurs, et de les transformer à sa manière ; ces plagiats plus ou moins déguisés lui attirèrent plus d'une épigramme. Mais lui-même a fourni des matériaux à notre théâtre ; Scarron a calqué son Don Japhet d* Arménie sur le Marques del Cigarral de Moreto, et Molière a imité, dans la Princesse iÉlide, le Dédain pour dédain, qui est une des meilleures pièces de l'auteur espagnol. Moreto est l'inventeur du genre de pièces dites de Figunm^ dans lesquelles le héros est voué au ridicule ; tel est le caractère de son Beau dan Diègue, qui est devenu en Espagne le type du fat.
Dans le genre de la comédie héroïque, les Espagnols estiment surtout le Roi vaillanê et justicier, longtemps joué et admiré sur la scène; il offre plus d'un rapport avec le Médecin de son honneur, de Galderon.
Don Francisco de Rojas, né à Tolède en 1601 , fut chevalier de Saint-Jacques; c'est tout ce que Ton sait de sa vie, mais ses pièces lui ont fait une réputation durable, et Tune d*eUes, Garcia del Castanar, est restée jusqu'à nos jours à la scène, succès qui ne peut être dû qu'à un mérite réel basé sur l'intérêt dramatique ; cette pièce, où l'honneur castillan est en jeu, offre des situations fortes, amenées avec naturel, et développées avec talent. Rojas n'est pas à la même hauteur dans toutes ses pièces; dans les unes, il touche au ridicule pour la bizarrerie du fond comme pour l'affectation du style ; dans d'autres, au contraire, il est grand peintre de caractères et excellent écrivain. Plusieurs de ses sujets sont passés sur la scène française : Scarron lui a emprunté le type de ses JodeleU; Rotrou son Vencesku, et Thomas Corneille son Don Bertrand de Cigarral, tiré de la pièce Entre bobot anda el juego.
Nos auteurs français ont fait, comme on le voit, de fréquents emprunts au théâtre espagnol ; on pourrait citer par centaines ces imitations ou reproductions pendant le dix-septième et le dix-huitième siècle. Or, comme il est toujours vrai qu'on n'emprunte qu'aux riches, il faut voir là une preuve de la fécondité et de l'originalité des auteurs dramatiques de la Péninsule. Corneille, qui y avait puisé son premier chef-d'œuvre tragique, y trouva également le sujet de sa meilleure comédie, le Menteur, tiré de la Ver^ dad Sospechosa, dont il attribuait la composition à Lope de Yega ; or il est prouvé aujourd'hui que cette pièce appar*