‹ Histoire des littératures étrangères (volume 2)Chapitre 188 sur 300 · CHAPITRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIÈME

poëte la faveur populaire; Âlarcon n'eut que des ennemis, et le silence se fit sur ses œuvres pendant deux siècles.

Maintenant qu*une justice tardive est rendue au génie de cet écrivain, on s*accorde à lui reconnaître une conception dramatique supérieure, un merveilleux talent pour peindre et idéaliser les grands sentiments d'honneur, de dévouement, de loyauté chevaleresque ; enfin il sort de la ligne commune, de Tintrigue obligée, du tableau de miBurs où s'attachait surtout le drame espagnol, pour y introduire les caractères généraux ; il est à la fois peintre et moraliste : sa Verdad Soipeehosa est la première comédie de caractère qu'ait eue l'Espagne. De plus, il a su se garantir du mauvais goût en vogue, du gongorisme ; il a donné à son style une simplicité, une pureté qui peuvent servir de modèle, et qui l'ont empêché de vieillir. Cette fermeté de langage, ce dédain de la phrase et des routes battues, cette vigueur héroïque des caractères sont les traits dominants du drame d' Alarcon.

Parmi les vingt pièces du théâtre d'Âlarcon, on cite surtout la Verdad Sospechasa, qui est regardée comme son chefd'œuvre; les Maris pas$is en reme (Ejamen de maridos], le Tisserand de Ségavie (el Tejedor de Segovia), Comment on se fait des amis (Ganar amigos], et Les murailles ont des oreilles [Las paredes oyen).

En empruntant son Menteur à la Vérité douteuse d'Alarcon, Corneille en avoue l'origine avec sa bonne foi ordinaire, cje me suis laissé conduire, dit-il, au fameux Lope de Yega. Ceci n'est qu'une copie de l'excellent original qu'il a rois au jour sous le nom de Sospechosa verdad. Que l'on fasse passer ceci pour un larcin ou pour un emprunt, je m'en suis trouvé si bien que je n'ai pas envie que ce soit le dernier que je ferai chez nos ennemis. > Corneille, en

imitant Alarcon avec des formes plus neltes et plus précises» a eu la gloire de créer la comédie française comme il avait créé la iragédie ; Corneille précède et forme Molière, qui personnifie la comédie en France ; nous en ayons Taveu de Molière lui-même, qui a dit : < Si je n*avais pas lu le Menteur de Corneille, je crois que je n'aurais pas fait de comédies. » Nous devons donc à Alarcon cet hommage incontestable, qu*il a été L'inspirateur de notre théâtre comique. Aussi est-ce avec justice que la critique française l'a réhabilité en lui rendant sa véritable place.

En terminant cette longue revue du thé&tre espagnol au dix-septième siècle, il est naturel, il est bon d'indiquer les réflexions qu'il suggère et l'enseignement littéraire qui en ressort. Ce thé&tre peut être jugé en lui-même, ou par comparaison avec celui des autres peuples, en lui appliquant les règles générales de l'art.

En lui-même, le drame espagnol a une originalité native, exclusivement nationale : la religion, l'honneur, la chevalerie, l'enthousiasme, l'héroïsme en sont les traits dominants; il est naïf, chaleureux, passionné, violent comme le peuple dont il peint si bien les mœurs, les préjugés et les croyances; de là ce puissant intérêt, cette vérité qu'on ne trouve nulle part ailleurs au même degré ; de là aussi cette grandeur, parfois exagérée, qui lui donne tant de noblesse et d'éclat.

Le drame espagnol, si souvent imité et copié par les autres peuples, ne procède que de lui-même et n'a imité personne ; il s'est développé en même temps que le théâtre italien , mais sans lui rien emprunter, tirant tout de son propre fonds, de ses romances, de son histoire, de ses mœurs et de son caractère ; c'est pour cela qu'il est de-

Page 1