CHAPITRE HUITIÈME
meure si profondément original. Un instant, on a essayé de le mettre sur la Yoie de Tantiquité classique ; mais il a bientôt secoué ce joug, qui n'allait ni à son génie, ni à la liberté de ses mouYcments ; il n'a subi d'autre influence que celle du goût national et des exigences populaires. Nous avons vu comment le parterre faisait la loi , et avec quels égards on devait traiter les moscheteras du patio. Ce qu'il fallait à ce public. ardent et passionné, c'étaient des scènes de héros, de bandits; de violentes amours, des duels à tout propos; coups d'escopette et coups d'épée, haines et jalousies furieuses, vengeances terribles. A côté de cela , des scènes religieuses pleines d'enthousiasme et de lyrisme, des légendes de la vie des saints; des allégories célestes; la croix partout; la Rédemption avec ses divins symboles; la foi triomphante écrasant ses ennemis, Mores ou hérétiques ; et la danse, la musique, la joie extérieure accompagnant le drame sacré, fête par excellence de la catholique Espagne.
Qu'il y a loin de cet art expressif, plein de sève, de mouvement, de vie populaire, au drame plus réfléchi, plus intime, plus profond de Shakspeare, de Schiller et de Gœthe, ou à la composition savante, calculée, élégante et correcte de nos pièces françaises ! La comparaison nous entraînerait trop loin; et d'ailleurs chacun peut la saisir et la faire. Chaque peuple crée un drame à son image ; c'est le miroir vivant d'une société et d'une nation. Il faut lire le thé&tre espagnol pour se faire une idée complète du caractère et des mœurs de cette nation , mélange singulier d'héroïsme , d'honneur, d'exaltation religieuse et d'invincible orgueil. Il y eut un moment où l'Espagne éblouit et fascina l'Europe. < Nation conquérante et poète, qui avait découvert un monde et qui le gardait ; qui posait un pied
sur le Pérou, Taulre sur F Allemagne et la Flandre. Dès 1590, le génie espagnol suscite la Ligue française; on le retrouve à Bruxelles , à Naples , à Rome , à Vienne , à Mexico , à Hispaniola, dans la Floride; il est partout détesté, craint, admiré ; j'allais dire aimé : on aime volontiers ce qu'on redoute. Au moment même où les imprécations du monde civilisé se mêlaient aux larmes lointaines des Indiens et aux gémissements des esclaves, TEurope se modelait sur l'Espagne. » .Sous Henri lY et sous Louis Xin, la mode espagnole règne en France , la langue espagnole nous envahit, le goût espagnol domine notre littérature; Balzac et Voiture en sont remplis ; Corneille apprend l'espagnol pour faire le Menieur et le Cid. C'est là qu'il prend cet art merveilleux du dialogue qui donne tant de relief à ses plus belles scènes. On plaît à Anne d'Autriche en se modelant sur sa patrie; les singuliers Mémoires d'Antonio Ferez, le faVori, le rival et la victime de Philippe II , sont lus et relus par la société française; on en détache des senUncei et des aphorismes qui passent dans notre langue et dans nos écrivains; on admire ses Maximes d'État; les Proverbes castiUans sont traduits par Maxime Oudin. Nos mœurs prennent une aliure espagnole ; vous la retrouverez dans les gueux fantaisistes de Callot, le premier de nos caricaturistes. On se frise, on porte la moustache à l'espagnole, ainsi que ces longs canons de dentelle qui ornaient si bien la jambe de Mascarille dans les Précieuses; on envoie des galans à sa dame ; c'étaient ces rubans d'or et de soie qui sont devenus nos galons; mais le galàn (amoureux) espagnol est aussi resté dans notre langue. Ce reflet de l'Espagne s'est prolongé chez nous jusqu'au milieu du dixseptième siècle.
Quant au théâtre espagnol , si nous en avons indiqué les