‹ Histoire des littératures étrangères (volume 2)Chapitre 192 sur 300 · CHAPITRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIÈME

Albert, et devint chronisU des États d'Aragon ; il mourut à Naples, secrétaire du vice-roi comte de Lémos.

Son frère, Barthélémy-Léonard d'Argensola (1566-1631), devint prêtre et chapelain de Timpératrice Marie. Il fut chargé de continuer les Annales de Zurita et écrivit FJ^ûtohrt de la conquête des Moluqnes.

Les deux frères se confondent, pour ainsi dire, par la nature de leur talent poétique, leur goût, leur style, la tournure de leur esprit : ce sont les frères siamois de la poésie. S'ils n'ont point une forte originalité, fruit de l'inspiration, ils brillent par la délicatesse du sentiment, la finesse du goût, la correction sérieuse du style; les éloges de Cervantes sont pour eux un titre d'honneur. Lupercio, dans ses odes, ses éptfres, ses satires, a su s'approprier quelques-unes des qualités d'Horace ; il en a la précision, mais non la vigueur; ses sonnets sont le meilleur de ses titres à la gloire. Barthélémy se rapproche mieux du poète latin dans ses satires, d'où le bon sens n'exclut pas la verve ; mais il a plus d'invention et de grAce dans ses Poésies sacrées, où il a semé de grandes pensées revêtues d'images brillantes.

Don Francisco de Rioja (1600-1659) fut inquisiteur de la Svprême de Madrid et protégé du comte-duc Olivarès, qui fit de lui son bibliothécaire ; il partagea ensuite la disgrâce du puissant ministre, mais s'en consola dans la retraite et la culture des lettres. Il ne nous reste de lui qu'un petit nombre de vers, qui font regretter ce qui a été perdu, car peu de poètes ont su allier autant de simplicité et de pureté à autant de grâce et d'harmonie ; disciple d'Herrera, il a plus que lui la sûreté du goût et la perfection du style. Sa plus belle pièce est une caneton sur les ruines d'Italica; les souvenirs de la grandeur romaine, mis en

Si.

contraste avec les débris accumulés par les siècles, ont une éloquence douce et triste qui remue les fibres de Vémt: la poésie espagnole n'a rien de plus acheté. Rioja a d*aatant plus de mérite qu'il vivait au milieu de la corruption du goût y et qu'il sut se préserver de la contagion de ce style maniéré qu'on nomme le culiisme.

C'est ici le lieu d'expliquer cette décadence rapide et profonde qui vint atteindre et arrêter la littérature espagnole vers le milieu du dix-septième siècle , pendant sa plus brillante expansion. Une sorte de paralysie intellectttelle et sociale vint tout à coup saisir cette nation si forte, si vivace , si intelligente , qui avait déployé pendant plusieurs siècles autant d'imagination que d'héroïsme. Nous en trouvons la cause première et dominante dans l'extension excessive de la domination espagnole et l'ambition despotique de deux de ses rois, Charles-Quint et Philippe II. Après avoir dominé les deux mondes, FEspagne, épuisée d'hommes et d*argent, tombe dans un véritable marasme : la race rojale dégénère conune la nation. Tant qu'elle avait combattu pour conquérir son sol et sa liberté , elle avait grandi par les vertus civiques et l'héroïsme militaire ; quand elle ne combattit plus que pour la conquête extérieure et les intérêts d'un despotisme orgueilleux, elle épuisa sa force dans des luttes stériles. L'intolérance religieuse, érigée en dogme politique, fat aussi funeste au dedans qu'au dehors. Pendant qu'elle perdait successivement les Pays-Bas, l'Artois, le Roussillon, la Flandre et la FrancheComté, l'agriculture, le commerce, l'industrie dépérissaient à l'intérieur ; les provinces se dépeuplaient par l'émigration ; les immenses trésors arrachés à l'Amérique étaient épuisés sans profit; les Espagnols couraient au loin chercher fortune et négligeaient la cul-

Page 1