‹ Histoire des littératures étrangères (volume 2)Chapitre 193 sur 300 · CHAPITRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIÈME

lure de leur sol si fertile; ces fiers hidalgos rougissaient de descendre à des travaux manuels. Philippe III, en expulsant les Mores de l'Espagne, la priva d'un million d'habitants industrieux et actifs. Philippe IV, dirigé par ses ministres , Olivarès et Louis de Haro , perdit le Portugal et ne montra qu'incapacité et faiblesse. Son fils, Charles II, fut le dernier rejeton de cette race dégénérée ; l'Europe se partageait d'avance sa succession , et quand il mourut, en 1700, l'Espagne, réduite à six millions d'habitants, n'avait plus ni trésor, ni armée, ni marine; elle n'était plus que l'ombre d'elle-même.

En littérature, nous trouvons la même marche descendante : l'anémie s'attaque à l'esprit aussi bien qu'au corps. A défaut d'inspiration dans le sentiment et de vigueur dans la pensée, on n'a plus que des mots vides et sonores, des métaphores outrées, une pénible recherche de phrases à effet, d'images extravagantes. On a dit que la pompe et l'enflure étaient naturelles à l'Espagne, patrie de Sénèque et de Lucain ; que l'imagination arabe avait encore fortifié en elle ces défauts. Sans méconnaître cette disposition innée, dont la plupart des écrivains espagnols portent l'empreinte, on a pu voir pourtant qu'elle n'a pas enlevé à tous l'énergie de la pensée et la perfection de la forme. Pourquoi, au dix-septième siècle, la pensée est-elle noyée dans l'abus des figures et la prétention du bel esprit? C'est qu'un joug inquisiteur pèse sur elle et lui interdit tout élan, toute liberté. Un despotisme ombrageux stérilise les esprits, et les relègue dans le domaine étroit des mots et des phrases; le génie disparaît et fait place à ces ridicules artisans du langage que l'on nomme les Canceptùles et les CutiùUs.

Les Qmcepiistes cherchaient dans leurs pensées [eoneq^iat)

le raffinement, la subtilité, les jeux de mots, les antithèses, tout ce faux brillant que les Italiens appelaient du même mot, ameeiU. Alonso de Ledesma (1552-1623) adapta ce genre alambiqué à ses Pensées spirituelles (Coneeptos spiritaks) et fut le chef de cette école qui donne la main à celle du CuUisme, inaugurée par Gongora et dont fut infatuée ou plutôt infectée la nation entière.

Louis de Gongora y Argote (1561-1627) est le vrai créa* teur de ce beau style [estilo cuUo)^ soi-disant poli, culti?é, et qui n'était que forcé et affecté. Il avait débuté par des poésies d*une forme simple et naturelle, d'après les traditions de la bonne école nationale; on y distingue entre autres son Ode sur tintincibk Armada, dont le ton est noble, élevé, sans emphase. Hais quand il vit, après une longue attente, que son talent ne parvenait pas à secouer l'indifTérence de la cour, et qu'il n*en pouvait obtenir autre chose que de belles paroles, avec le titre peu lucratif de chapelain du roi, il changea de manière, et chercha à frapper l'attention du public par un art nouveau, par un style historié de figures bizarres, extravagantes, et par une langue chargée de néologismes, de tournures imprévues; en même temps il laissait déborder le fiel de son âme dans des sonnets satiriques d'une extrême amertume. Ges moyens lui réussirent; le public subit la violence faite à la langue et au bon goût ; cette haute culture fut admirée, imitée par la tourbe des rimeurs, et Gongora obtint, dans cette voie fausse où il entraînait la poésie, tout le succès qu'il n'avait pas eu en respectant le bon sens et la vérité. Le nouvel art, ou plutôt le nouveau jargon poétique, fut adopté à la cour par quiconque se piquait de bel esprit; il œvahit la chaire ; il se fit sentir jusque digis les arts, qui prirent un style aussi maniéré que celui de la littérature.

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