‹ Histoire des littératures étrangères (volume 2)Chapitre 194 sur 300 · CHAPITRE NEUVIÈME. a · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIÈME. a

GoDgora fit en Espagne ce que Uarini avait fait en Italie; il exagéra même l'enflure et le pédantisme de l'auteur de VAdone. Cette contagion passa en Angleterre, où YEufkmtme de Lilly gftta m6me le naturel de Shakspeare; il produisit en France l'école des Précieuses et l'esprit maniéré de YHôUl de RambcuilkL Toute la culture européenne snbit un moment cette empreinte du mauvais goût, accepté comme le cachet de la bonne société : c'était le fin du fin, la suprême élégance du ton et des manières, le dernier terme de l'esprit. La poésie en mourut en Espagne et en Italie, tandis qu'en France ce ne fut qu'un accident temporaire : le bon sens national reprit le dessus, grâce à Molière et à Boileau.

Les œuvres de Gongora, outre ses sonnets et ses satires, sont le Polyphème, les Solitudes et les Aventures de Pyrame et Tkisbé. Veut-on un échantillon du genre adopté par ce malencontreux poète? Voici comme il commence une description de printemps : « C'était la saison fleurie de Tannée dans laquelle le ravisseur déguisé d'Europe (le Taureau], portant sur son front, pour armes, une demilune et tous les rayons du soleil disséminés sur son poil, devenu un honneur brillant du ciel, menait paitre les étoiles dans les champs de saphir ; lorsque celui qui était bien plus fait pour présenter la coupe à Jupiter que le jeune homme d'Ida fit naufrage et confia à la mer de douces plaintes et des larmes d'amour; celle-ci, pleine de compassion, les transmit aux feuilles qui, répétant le triste gémissement du vent, comme le doux instrument d'Arion..., etc. » C'est ainsi qu'à l'aide d'un flot redondant de paroles creuses, d'images ampoulées et de souvenirs mythologiques, on apprenait à se passer d'idées et de sentiment. Les disciples de Gongora, avec moins de talent

que lui, exagérèrent encore sa manière; ils firent des gloses sur les œuvres du maître, et se perdirent dans Tabsurdité d'un mauvais goût érigé en système. Baltbasar Gracian fit la théorie du euUwne dans son Agudexa o ArU de ingénia; Y Agudexa était la subtilité, la recherche, devenue la base fondamentale de cette nouvelle poétique.

Il y eut pourtant quelques bons esprits qui résistèrent à' cet entraînement dépravé; Lope de Yega le qualifla d'c invention monstrueuse, faite pour replonger dans la barbarie la poésie et la langue ». Cervantes fit entendre des protestations du même genre. Espinosa resta fidèle à l'école sérieuse de Boscan, de Garcilaso et de Mendoza; Borja, vice-roi du Pérou, qui consacrait ses loisirs à la poésie, fut ennemi déclaré des gongoristes et sul^t toujours les traditions de la bonne école; enfin Quevedo, tout en cherchant l'éclat et le trait d'esprit, lutta courageusement contre les excès du cultisme, et parvint au moins à en atténuer les progrès.

Don Francisco de Quevedo de Yillegas (1580-1645). Son père était de noble race et remplissait les fonctions de secrétaire de Marie d'Autriche, fille de Gharles-Quint; il fit de fortes études à l'université d'Alcala, apprit le grec, le latin, Thébreu, l'arabe, l'italien et le français, le droit, la théologie, les sciences, et cultiva de bonne heure toutes les branches de la littérature, depuis la poésie jusqu'au roman ; il voulait, comme Voltaire, être universel, et en effet il réussit à peu près dans tous les genres. De plus, il avait l'ambition des honneurs ; il réussit à la cour, se fit bien venir des hommes d'État, et il aurait pu faire une brillante carrière, si son humeur entreprenante et querelleuse, jointe à la hardiesse de sa plume, ne lui eût attiré plus d'une disgr&ce. A la suite d'un duel où il tua son

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