CHAPITRE DIXIÈME
que téméraire en France , et il passa pour avoir inspiré l'attentat de Ravaillac contre Henri IV; un arrêt du Parlement condamna le livre à être brùIé par la main du bourreau. Un autre ouvrage, le Traité dé F altération des monnaies, parut plus criminel à Philippe ni et à son ministre le duc de Lerme, car les iniquités administratives y étaient clairement dévoilées : Mariana expia les hardiesses de son livre par une année de détention.
Mais Touvrage capital de Mariana est son Histoire générale d'Espagne, qu'il écrivit d'abord en latin, pour en rendre l'usage universel, mais qu'il traduisit ensuite en castillan; elle s'étend depuis les origines de la nation jusqu'à l'avénement de Gharles-Quint (1516). Ce livre est devenu classique en Espagne, et a valu à son auteur le titre de Tite- Live espagnol. L'imitation de l'historien latin est évidente, et les harangues à la manière antique en sont la preuve. Ce qu'on ne saurait trop louer, c'est la noblesse soutenue de la diction qui n'est Jamais gâtée par le besoin de briller et de plaire; c'est la vigueur de la pensée, la sagesse de Fordonnance, la rapidité, l'intérêt de la narration, qualités éminentes que l'on n'a pas surpassées. On lui a reproché de manquer de critique, et parfois de vérité : il avait prévu l'objection, et y avait répondu d'avance, car voici ce qu'on trouve dans une lettre écrite par lui à Lupercio d'Ârgensola : c Je n'ai jamais prétendu écrire une histoire critique d'Espagne, ni me laisser arrêter par tous les détails, ce qui eût été infini; j'ai voulu seulement orner par le style les matériaux amassés par mes prédécesseurs. S'il avait fallu tout vérifier, plusieurs centaines d'années se seraient écoulées avant qu'il y eût eu une histoire d'Espagne offerte à la curiosité et à l'instruction des hommes. » Nous rappelons seulement ici la remarquable Histoire de
la guerre de Grenade par Hurtado de Mendoza , dont nous avons parlé en détail en étudiant ce même écrivain comme poète, ainsi que YHùtoire'de la conquête du Mexique par Solis.
Don Francisco de Moncade a raconté en style excellent , et avec un grand charme de narration, V Expédition des Catalans et des Aragonais contre les Grecs, Il s*appuie sur la Chronique de Hontaner, qui avait donné , au quatorzième siècle, le récit pittoresque de cette expédition des aventuriers aragonais au coeur de TEmpire grec , alors menacé par les Turcs ; souvent ;méme il ne fait que traduire le vieil écrivain catalan , dont il n'égale pas la vive simplicité ni la couleur locale ; mais son ouvrage est plus étudié, plus littéraire, et se rapproche, sous le rapport de Fart, des grandes qualités de Mendoza.
Don Francisco-Manuel de Melo (161 1-1667) tient aussi un rang des plus distingués parmi les historiens de cette époque. Avant d'être écrivain, il avait passé par l'actiYilé militaire, servi en Portugal et en Flandre, et combattu la Catalogne insurgée contre Philippe IV pour la défense de ses coutumes et privilèges. Portugais de naissance, Melo devint suspect au gouvernement espagnol lorsque son pays eut proclamé son indépendance (1640); il fut mis en prison, puis relâché faute de preuves, mais il ne voulut plas servir un gouvernement aussi ingrat et alla se mettre aux ordres du duc de Bragance. Là encore il éprouva les rigueurs du sort, et fut enfermé pendant douze ans dans la prison de Barcelone comme complice de l'assassinat de Francisco Cardoso. Le reste de sa vie fut consacré à ses travaux littéraires. Philippe IV lui avait fait demander, lorsqu'il était encore à son service, V Histoire de la risoUs de Catalogne; Melo acheva dans sa retraite le travail qu'il avait commencé ; mais son récit se borne à la première