CHAPITRE DIXIÈME
une noble gravité qui en fit le succès ; traduit en français par Herberay des Essarls , il fut fort goûté de nos mora-. listes, et Balzac s*en inspira plus d'une fois en composant le SoeraU chrétien et le Prince.
L'éloquence sacrée en Espagne n'a rien qui ressemble à celle de Bossuet et de Bourdaloue. Sa plus grande richesse est dans les ouvrages mystiques, fruit de cette dévotion ardente, de cette tendance contemplative qui est particulière au génie espagnol. La vie religieuse s'y est développée avec une remarquable intensité ; on en trouve l'expression la plus haute et la plus vive dans sainte Thérèse, la réformatrice du Garmel, dont nous avons cité quelques ouvrages ; jamais la vie mystique n'a produit une plus grande perfection morale, de plus vifs élans vers la patrie céleste, dernier terme de la vie chrétienne ici-bas, un mépris plus complet des fanges de la terre. Cette âme héroïque, si simple et si grande à la fois, qui sut triompher de tant d'obstacles dans l'œuvre de sa réforme, qui brava la calomnie, la persécution, les infirmités, sans perdre jamais sa sérénité et sa confiance, cette Âme sainte s'est épanchée dans divers écrits qui seraient toujours admirables sous le rapport de la pensée et du style, s'ils ne l'étaient bien plus encore par les fortifiants exemples et la haute perfection chrétienne dont ils sont la pure et sublime expression. Voilà ce qu'on trouve dans les Leltra de sainte Thérèse, dans Y Histoire de savieeiàt ssl Fondation, dans le Chemin de la perfection et les Ikmeurei de Fâme. Ce sont ces vertus, cette doctrine, qui passèrent aux carmélites de France, établies à Paris rue Saint- Jacques, par dix religieuses espagnoles amenées par M. de Bérulle, et dont les pieux exemples rayonnèrent sur la société française du dix-septième siècle.
Louis de Grenade (1504-1588), de Tordre des frères prêcheurs, est sans contredit le premier écrivain religieux et le meilleur prédicateur de son temps. Son slyle est un modèle d'élégance, d'énergie et de grandeur; sa période a l'ampleur et la perfection cicéroniennes, car il avait formé son éloquence sur les modèles antiques. Ses Sermons sont moins connus en France que sa G%àâé da pécheurs, ouvrage très-renommé pour la conduite spirituelle des &mes. Mais il y a plus de pathétique dans ses Méditations^ et dans Ylntroduction au symbole de la /ai, œuvres d'une haute portée religieuse et d'une chaleureuse éloquence.
Nous avons peu de chose à dire du roman espagnol au dix-septième siècle, après avoir parlé du Don Quichotte de Cervantes et du Lazarillede Mendoza; ces deux ouvrages l'emportent tellement sur tous les autres du même genre qu'ils les éclipsent complètement. Pourtant il est peu de pays où l'imagination se soit plus exercée dans ces peintures de mœurs et ces récits d'aventures qui constituent le roman ou la nouvelle ; on y trouve même plus qu'ailleurs l'intérêt dramatique joint à l'esprit d'observation et à la leçon morale. Le roman de chevalerie conserva longtemps son attrait et son prestige, tant les traditions de l'héroïsme chevaleresque avaient jeté en Espagne de profondes racines; alors qu'il était délaissé et oublié dans les autres pays de l'Europe, que l'Italie lui donnait une forme satirique ou burlesque dans les œuvres de Pulci et d'Ârioste, il florissait en Espagne, et charmait encore les lecteurs à la fin du quinzième siècle. Les Amadis, les Béliams, les Palmerins et tant d'autres romans trouvaient toujours des admirateurs. Il est vrai que l'abus et l'exagération des imitateurs lui devinrent funestes : Don Quichotte parut, et