‹ Histoire des littératures étrangères (volume 2)Chapitre 203 sur 300 · CHAPITRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIÈME

la source du roman de chevalerie fut tarie à jamais par cette satire de génie.

Mais le roman picaresque, genre particulier à TEspagne , expression vivante et pittoresque de ses mœurs, de son état politique et social, n'avait pas les mêmes raisons pour disparaître, parce qu'il peignait la vie réelle avec plus de vérité et de gaieté. Au lieu des combats, des tournois, des grands coups d'épée, des héros de sentiment et d'exaltation chevaleresque, il mit en scène des personnages moins poétiques, des existences vulgaires, étudiants, bohémiens, mendiants, truands de toute espèce, types variés d'originaux, comme le Lazarille de Tormès, comme le Guzman 4tAl/arache de Mateo Aleman, dont la traduction de Lesage ne donne qu'une idée incomplète.

Mateo Aleman avait été intendant et contrôleur des finances ; il vécut modeste et retiré, tout occupé à observer et à peindre cette société dégénérée du règne de Philippe m, dont toutes les classes, tous les types figurent à tour de rôle dans son roman. Tout cela est pris sur le vif, peint à l'emporte-pièce ; les mœurs sont basses , le ton souvent burlesque ; tous ces gueux courent après l'or et la jouissance ; tous font bon marché de la conscience et de la morale; mais quelle vive pénétration chez l'écrivain, quelle justesse d'esprit, quelle habileté de peinture ! Le style est de la meilleure école ; il 7 a excès dans les digressions et les réflexions que fait l'auteur, mais l'intérêt est vif et bien ménagé. Guzman d'Al/arache eut un succès immense ; on en fit en Espagne vingt-sept éditions en six ans, et il fut traduit par toute l'Europe. On accorda presque autant de faveur à la continuation de ce roman par Mateo Luzan, qui pourtant ne vaut pas celui d' Aleman.

Dans le même genre del gusto pkare$co, il faut citer l'i/û-

taire de don Marcos de Obrégon, par Vicente Espinel, homme de goût et de talent, qui sut respecter la décence là où tant d'autres cherchaient le scandale. On lui doit aussi des églogues, des épttres, des poésies lyriques et une traduction de Y Are poétique d'Horace.

D'après une assertion de Voltaire, le GU Bloi de Lesage ne serait autre chose qu'un emprunt fait à ÏObrégon de Vicente Espinel. Cette opinion a été soutenue par le Père

Isla et d'autres critiques, et a depuis donné matière à de longues controverses; on en a même fait une question d'amour -propre national. Aujourd'hui elle est résolue dans un sens différent. Lesage n'a pas copié Espinel; il est bien fauteur de son GU Bios dans l'ensemble comme dans les détails, mais il s'est beaucoup servi des sources espagnoles. L'abbé de Lionne, qui l'aimait et le protégeait, avait reçu de son père, le marquis de Lionne, ambassadeur à Madrid, une riche bibliothèque espagnole; Lesage a pu y puiser à loisir, et en tirer des matériaux pour son roman; mais s'il a emprunté çà et là des récits, des a?entures, des anecdotes, des caractères, on ne peut lui contester la création de l'ensemble, et il reste à l'abri de toute accusation de plagiat. Gil Blas, du reste, est entièrement français par le goût, l'esprit, la tournure vive et nette du récit, le caractère du héros et la portée morale de l'œuvre.

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