CHAPITRE ONZIÈME
plusieurs préjugés injustes contre la littérature de l'Espagne.
La Bibliothèque des auteurs espagnols anciens et modernes, par Nicolas Antonio, appartient au siècle précédent (1672) ; cet important ouvrage fut complété par Rodriguez de Castro, dans sa BibtiotAèque espagnole rabbinique, et une édition annotée en fut faite au dix-huitième siècle par Henri Florez (1701*1773), moine augustin, savant antiquaire et numismate, à qui Ton doit encore la Clave historical (Clef . historique) , ouvrage qui se rapproche de Y Art de vérifier les dates, et dont on doit louer la précision et l'exactitude. Son Espana sacra, en trente-quatre volumes, a quelque rapport avec la GalUa Christiana, Ces vastes travaux font honneur à l'érudition espagnole.
L'histoire ecclésiastique ne resta pas en arrière, grflce aux savantes recherches de Pierre-Antoine Sancliez (1740- 1806) , que sa bienfaisance fit sumonimer le Pire des malheureux. Il publia une Histoire de V Église J^ Afrique, les Annales sacrées p des sermons, divers traités, notamment un Discours sur Féhquence sacrée en Espagne, qui esquisse avec clarté et précision l'histoire de lachaire espagnole, et indique les prédicateurs les plus remarquables qu'elle a produits.
L'éloquence de la chaire avait été infectée par le eultisme; le fond avait disparu sous cette forme de langage précieux et enflé, c Les prédicateurs, dit Sismondi, s'étudiaient à former des périodes nombreuses et retentissantes, dont chaque membre était presque toujours un vers lyrique ; à rassembler des mots pompeux et étonnés d'être ensemble; à compliquer leur construction sur le modèle de la phrase latine, et, en fatiguant l'esprit qu'ils étonnaient, ils dérobaient aux auditeurs le non-sens de leurs
discours. Ils mettaient à contribution tout ce qu'ils con-
naissaient de l'antiquité païenne; les pointes» les Jeax de mots, les équivoques leur paraissaient encore des tours oratoires dignes de la chaire. »
Le Père jésuite Jean de Hsla (1714-1783), homme de beaucoup de goût et d'esprit, entreprit de corriger la chaire de ces abus et de la ramener dans les voies de la raison et de la dignité chrétienne ; il avait déjà déployé sa verve ironique dans quelques opuscules , il pensa alors à la diriger contre les ridicules des mauvais prédicateurs, tout en donnant, dans ses propres sermons, des modèles de véritable éloquence. Prenant pour type le cadre et la manière du Don Quichotte, il composa YHUtoire de fray Gerundh de Campazas, sous le nom supposé de Lobon de Salazar ; c'est un récit d'une gravité ironique , une satire ingénieuse et de bon goût, où Ton suit avec un intérêt croissant la naissance, l'éducation, les aventures, les exploits oratoires d'un de ces moines comme il y en avait tant, qui dégradaient l'éloquence sacrée par l'emphase, le bel esprit, les bouffonneries et la sottise. Le succès de cet ouvrage fut immense, et produisit sur l'éloquence des orateurs gongoristes le même effet que Don Quichotte sur les romans de chevalerie. Le Père de l'Isla se fit, il est vrai, bien des ennemis, car son nom fut bientôt révélé; mais , comme on ne pouvait rien reprendre dans sa vie religieuse ni dans ses ouvrages, il put répondre victorieusement à ses détracteurs, et la victoire lui resta, ainsi qu'au bon goût, qu'il eut la gloire de restaurer dans l'éloquence religieuse. Cette ingénieuse satire est im des meilleurs ouvrages qu'ait produits le dix-huitième siècle.
Jean-François Masdeu (1735-1812), jésuite espagnol retiré en Italie, y écrivit Y Histoire critique d'Espagne, en vingt volumes, ouvrage trop prolixe, mais d*ime immense éru-