CHAPITRE TROISIÈME
tières de la Chine, qu'est éciose cette épopée dont s*enorgueiilit à bon droit le Portugal.
L'exil de Camoëns avait été adouci par un nouveau gouverneur» Constantin de Bragance; rappelé à Goa, il fit naufrage en route sur les côtes de Cambodge , mais il put gagner le rivage, nageant d'une main, et tenant de l'autre son précieux manuscrit, seul bien qu'il parvint à soustraire aux flots de la mer. Quand il put rejoindre Goa, ce fut pour entrer bientôt en prison : la calomnie l'accusait d'avoir usé de malversations pendant sa charge. U n'eut pas de peine à prouver son innocence ; mais il fut retenu en prison par un créancier qu'il lui fallut satisfaire avant de recou* vrer sa liberté. Camoéns, après mille tribulations, revint à Lisbonne, d'où il était parti depuis seize ans. La peste ravageait alors cette ville et le royaume; ce fut au milieu du deuil public qu'il mit la dernière main à son poème ; il le publia en 1572, avec une dédicace au roi Sébastien,, qui, pour toute récompense, lui fit assigner une misérable pension, insuffisante pour le faire vivre. La pauvreté fit durement sentir ses atteintes au poète qui venait d'illustrer sa patrie par une œuvre de génie, et à qui le Tasse payait,, dans un sonnet, son tribut d'admiration ; il en était réduit à vivre des aumônes que récoltait pour lui dans les nie& un pauvre esclave qu'il avait ramené des Indes. La mort de ce serviteur fidèle l'accabla de douleur; sa santé, déjà, afiaiblie, en reçut une secousse fatale; on le transporta à l'hôpital des pauvres; c'est là qu'il apprit le désastre d'Âlcaçar-Rébir, où le roi Sébastien venait de périr avec l'élite de la nation. Il comprit que c'en était fait de la puissauce portugaise, et il écrivit à cette occasion ces dernières paroles, qui résument si bien l'amour patriotique dont sa vie fut animée comme ses œuvres : < Je vais enfin sortir de
iea LITTÉRATURE PORTUGAISE.
la vie» et il sera manifeste à tous que j'ai tant aimé ma patrie, que je me trouve heureux non-seulement de mourir dans son sein, mais encore de mourir avec elle. » En effet, il rendit peu après le dernier soupir à Tâge de cinquantecinq ans. Il fut enterré pauvrement dans l'église de Santa* Anna, sans que rien indiquât le lieu de sa sépulture; l'ingratitude publique le poursuivait jusqu'au delà du tombeau. Seize ans plus tard, un seigneur allemand ayant demandé à lui élever un monument digne de son génie, l'opinion publique s'émut de cet oubli indigne ; un ami des lettres, Gonçalo Goulinho, fit rechercher sa sépulture, et la couvrit d'une simple pierre avec cette épitaphe : Ci-git Luit de Canioëns, le prince de» poëtet de ton temps; ilvéaU pauvrement et mitérablemenl, et mourut de même. Mais cette tombe même n'existe plus, elle a disparu sous les ruines de l'église Santa- Anna, détruite par le tremblement de terre de Lisbonne en 1755; mais Camoens s'est élevé à lui-même un monument qui ne périra pas ' ; si son ingrate patrie Ta laissé mourir de misère, elle lui a rendu justice, même de son vivant, par l'admiration qu'a toujours excitée son poôme, la seule œuvre vraiment grande qu'ait produite la littérature portugaise. Gamoéns est le chantre de son pays, dont rhistoire entière est idéalisée dans ses Lutiades; il n*a pas tardé à devenir, comme le Tasse en Italie, le poète national et populaire, et les bateliers du Tage répètent encore aujourd'hui ses strophes harmonieuses, comme ceux de Naples et de Venise le font pour la Jérusalem délmét, Camoens a chanté, dans ses Lusiades [as Lusiadas), l'histoire entière du Portugal, en la rattachant, par des récits
' En 1862, on a commencé FérecUon d'un monument publie à L»bonne en Thonnenr de Camoens.