CHAPITRE CINQUIÈME
pées dont la poésie, facile et brillante» masque en général des inventions assez communes. L'une« en quinze chants, célèbre la Victoire de Lépante; l'autre, le Naufrage de Sépulveda, est le récit des aventures et de la mort tragique du gentilhomme de ce nom, qui, ayant échoué non loin du cap de Bonne-Espérance, avec sa femme, Leonora de Sa, avait péri dans le désert en cherchant à regagner les établissements portugais du Mozambique. Cette touchante histoire n'a pas, il est vrai, la grandeur épique, mais elle pouvait présenter un vif intérêt, rien que par le récit poétisé d'un événement véritable; malheureusement Corte- Real Ta gâté en voulant y mêler l'élément surnaturel, et en employant à cet effet toutes les machines surannées de la mythologie païenne, vieille friperie qu'il empruntait aux traditions de l'école classique. Il ne reste donc que des tableaux animés, des détails touchants, des scènes pathétiques, revêtus d'un style élégant et harmonieux, mais refroidis par les incidents mythologiques dont remploi est des plus malheureux. Gorte-Real chanta encore le Siège de Dm, épisode de la guerre de l'Inde, en vers non rimes; et VAusMada, autre épopée en quinze chanls.
Deux poètes du nom de Pereira se sont essayés dans l'épopée. Luiz Pereira Brandan, ami de Gorte-Real, fut aussi un prisonnier d'Alcaçar-Rébir, et il chanta cette désfi^treuse défaite dans un poème héroïque en dix-huit chants, intitulé ÏEkgiada; il émeut parfois plutôt qu'il n'intéresse, tant le sujet porte en lui-même de tristesse et de pénibles souvenirs. Les poètes portugais, à défaut de grand talent, ont du moins le mérite de ne chanter que les grandeurs ou les revers de la patrie.
C'est ce même sentiment qui inspira à Manzinho Quebedo son poème d'Alphonse P Africain, où il y a de grandes
beautés» une force majestueuse, une énergie vraiment héroïque, enfin les qualités de style que réclame l'épopée; mais le plan est défectueux, et Faction se déroule avec peine.
Gabriel Pereira de Castro (1572-1632) doit être placé, pour le style, non loin du chantre des Lusiades. En prenant pour sujet d'épopée, dans son Utyssea, la fondation de Lisbonne, attribuée à Ulysse après la guerre de Troie, il pouvait, tout en flattant le patriotisme portugais, se rapprocher sans invraisemblance des fictions antiques ainsi que des modèles classiques. Il ne se fait pas faute de leur faire de larges emprunts, mais il les fait avec bonheur et hardiesse, si bien qu'en le lisant on croit retrouver souvent le souffle homérique de ÏOdyuée.
Pendant l'asservissement de leur pays sous le joug espagnol, les Portugais semblent avoir, éprouvé le besoin de se consoler en rappelant ses grandeurs passées ; la poésie leur venait en aide; aucun peuple n'a produit, en aussi peu de temps, un plus grand nombre de poèmes épiques, tous marqués au coin du talent, sinon du génie.
Francisco Sa e Menezès chanta la Conquête de Malacea, en prenant naturellement pour héros le célèbre Albuquerque. L'idée est grande et belle, et plusieurs critiques rapprochent cette épopée de celle de Camoens. L'intérêt est assez vif, et l'imagination de l'auteur a tiré un bon parti des grands souvenirs que réveillait le tableau des brillantes expéditions portugaises; la couleur locale est reproduite avec soin; on sent que le goût a fait des progrès, et le merveilleux chrétien n'est plus mis en concurrence avec la fable païenne. On peut trouver pourtant qu'il y a excès dans le nombre des épisodes et des descriptions de bataille, de même que le style n'est pas à la hauteur de