‹ Histoire des littératures étrangères (volume 2)Chapitre 261 sur 300 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

féconde si elle eût été secondée par quelque écrivain de génie; elle était due à l'influence française, et fut importée par François-Xavier de Ménésès, comte d'Eryceyra (1673-1744). C'était un homme instruit, grand admirateur de Boileau, dont il avait traduit l'Art poétique, et avec lequel il entretint une correspondance suivie, n servit d'abord son pays dans plusieurs campagnes, et arriva au grade de général et de maître de camp. Sa réputation d'écrivain se répandit par toute l'Europe; s'il suffisait de la fécondité pour assurer la gloire, elle lui serait acquise au premier titre, car on trouve dans Barbosa une longue liste de ses ouvrages, qui prouve une faciUté prodigieuse de composition. Cela ne doit pas nous étonner, s'il est vrai, comme on l'assure, qu'il n'ait mis que vingt heures à im^ proviser son Tritor de l'àarmome, qui n'a pas moins de quatre mille vers. Un autre tour de force bizarre, c'est la composition de quatre cents couplets où il s'interdit de faire entrer les mots contenant des e et des v.

Ce ne sont pas là des ouvrages sérieux, et au fond Eryceyra prétendait à la poésie noble et grave; la preuve e& est dans son principal poème, VHmriquiide, épopée en douze chants par octaves. Il y travaiUa de longues années et voulait en frfire la base de sa gloire; il avait même la prétention d'éclipser celle de Camoens, car il procédait "avec plus de sagesse et de mesure, combinait son plan d'après toutes les épopées antérieures, et puisait méthodiquement dans Homère, VugUe, l'Arioste, le Tasse et Lucain ; enfin, il ne perdait pas de vue les sages préceptes de son ami Boileau. Ainsi armé de pied en cap, muni de bons modèles et de sens criUque, U croyait sérieusement élaborer un chef-d'ceuvre. Il ne réussit qu'à aUgner de beaux vers, esquisser de brUlants tableaux, -et produire

dans Tensemble une œuvre mortellement ennuyeuse. Qae lui manquait-il donc? L'essence mèûie de la poésie» c*està-dire la yie» l'Ame, le mouvement, en un mot l'inspiration. Voilà ce que Boileau ne pouvait lui donner, et ce que les critiques comme les modèles ne remplacent jamais; le goût s'acquiert et se règle, mais l'émotion, l'enthousiasme iont tout personnels à4'écrivain; c'est l'esprit qui sou/jfte où il veut, c'est le charbon ardent qui passe sur les lèvres du prophète, c'est la flamme qui allume le génie. Camoéns, malgré ses irrégularités, ses erreurs mythologiques, avait quelque chose de ce feu sacré qu'entretenait son ardent patriotisme; V HenriquHde, conforme aux règles de la poétique, n'est qu'un récit prosaïque combiné avec art, mais qui n'arrive jamais à la véritable émotion. La fondation de la monarchie portugaise par Henri de Bourgogne est l'objet du poème; le fond est soutenu par les combats contre les Mores, et une sibylle chrétienne intervient pour le côté merveilleux de l'action, qui se termine par la conquête de Lisbonne.

Après avoir mis l'histoire en vers, Eryceyra la raconta en prose, ce qui convenait mieux à la nature et à la portée de son talent. Sa Restauration du Portugal est un bon ouvrage, écrit avec pureté et correction, sous l'influence du goût français.

Eryceyra avait si peu la puissance et les qualités d'un réformateur qu'on ne voit pas qu'il ait produit aucun mouvement littéraire un peu marqué. C'est un calme plat, un sillon uniforme. A défaut d'écrivains nouveaux, Barbosa Machado (1682-1770) recense minutieusement les gloires du passé dans sa BlhUotheca lusitana, ouvrage consciencieux, mais sans portée critique, car il se contente dé donner la biographie de chaque écrivain, la liste de ses

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