CHAPITRE SIXIÈME
ouvrages, et le jugement qu*en ont porté les hommes les plus célèbres. Ce n*en est pas moins une source fort précieuse pour l'histoire de la littérature portugaise. — Son Histoire de D. Sébastien est aussi un ouvrage intéressant et curieux.
Eryceyra était mort depuis douze ans, que le besoin d'opérer une réforme dans le goût et dans les lettres se faisait toujours sentir. Quelques hommes distingués par leur talent, Diniz da Cruz, Manuel Nicolas, Gomès de Carvalho, Garçâo, voulurent profiter des bonnes dispositions que manifestait le ministre Pombal pour le progrès de la pensée; ils formèrent <en 1756 Y Académie des Arcades, à l'imitation de celle de Rome qui avait le même nom. L'idée était heureuse, et elle produisit de bons fruits, d'autant plus que les membres qui la composaient, pénétrés, du véritable goût national, portèrent surtout leur attention et leur étude sur la période brillante qm avait produit Gamoéns. De cette école sortit une pépinière d'écrivains distingués, qui ranimèrent le goût des lettres et répandirent dans la nation les vraies traditions nationales. Malheureusement cette Académie, d'abord très-prospère, ne tarda pas à se dissoudre ; elle fut remplacée en 1778 par l'Académie royale des sciences.
Antonio Diniz da Cruz e Sylva (1730-1811), un des fondateurs de l'Académie, où il prenait le surnom d'Elpino, passe pour un des meilleurs poètes du Portugal, et sa verve poétique lui a valu le titre de Pindare portugais. II n'est pas indigne de ce nom glorieux, si tant est qu'im imitateur puisse usurper le nom du modèle. Ses Odes sont en effet ce qu'il a écrit de plus élevé, de plus vraiment poétique. Il s'y attache à célébrer les gloires nationales, et son enthousiasme patriotique est & la hauteur des sujets
qu'il traite. Ses Sonnets, très-nombreux, ne sont point inférieurs aux Odes, malgré les difficultés du genre, et le peu de latitude que sa brièveté forcée laisse à l'imagination ; mais les langues méridionales ont tant de souplesse et de ressources musicales qu'elles semblent se jouer des règles étroites où l'écrivain français échoue souvent, puisque, selon Boileau, Apollon en inventa les lois rigoureuses,
Voulant pousser à bout tous les rimeurs fraoçois.
Les Idylles et les Églogues de Diniz da Gruz ne sont pas indignes de ses autres poésies; mais il est un ouvrage qui a contribué plus que tout le reste à répandre son nom parmi les étrangers, c'est son charmant petit poème satirique et comique intitulé le Goupillon (o Hyuope). Le Lutrin de Boileau et la Boucle de cheveux enlevée de Pope ont pu lui servir de modèle pour le cadre et quelques détails, mais il n'en est pas mfoins original par la finesse de l'esprit, la peinture des caractères, le naturel et la vérité. Le sujet, comme toujours dans ce genre d'ouvrage, n'est qu'une aventure plaisante : il s'agit d'une querelle entre l'évèque d'Elvas et le doyen du chapitre au sujet de la présentation du goupillon; on voit tout de suite l'analogie de cette matière avec la querelle chantée par Boileau à propos du pupitre de la Sainte-Chapelle. Mais le poète portugais a bien observé la couleur locale, et donné une peinture amusante de la société de son temps; il y a même beaucoup de traits et d'allusions qui sont perdus pour le lecteur moderne.
Pedro Antonio Correa Garçâo (1735-1775), l'un des fondateurs des Arcades, appuya de toutes ses forces la réfoime du goût, en se reportant vers l'antiquité et les modèles