CHAPITRE DEUXIÈME
7 trouvèrent un appui indirect pour leur cause. Deux journaux grecs, le Télégraphe hellénique et YHertnis Logm, imprimés à Vienne, circulaient librement par toute la Grèce, éclairaient la nation sur ses intérêts, et préparaient dans l'ombre le mouvement insurrectionnel qui éclata en 1821. La propagande politique eut donc un double appui, deux moyens efficaces, le développement industriel et commercial, joint à une propagande littéraire des plus actives. Pendant les vingt premières années du siècle, on publia plus de trois mille ouvrages ou traductions en grec moderne, imprimés à Paris, à Vienne, à Venise, à Moscou, à Jassy et à Gonstanlinople. Les riches négociants'^rivalisaient d'efforts et de sacrifices en faveur des écoles et des publications littéraires. Il y avait des théâtres grecs à Jassy, à Gorfou, à Bukharest, à Odessa. En 1815, les lies Ioniennes, affranchies de la domination turque, furent placées sous le protectorat de rAngleterre. La Grèce paraissait mûre pour la liberté ; mais il fallait l'arracher aux Turcs les armes à la main : ce fut l'œuvre de cette insurrection dont nous n'avons pas à raconter ici les phases sanglantes, les héroïques sacrifices.
Nous revenons à notre objet spécial, la littérature. L'Europe ne s'occupait pas encore des destinées de la Grèce, de l'évolution qui s*accomplissait dans sa langue et dans son esprit, lorsque parut en français un mémoire intitulé : De tétai actuel de la cwilisation en Grèce, par un savant helléniste né à Smyrne, Diamant Coray (1748-1833). C'était le premier ouvrage qui signalait le réveil de la nation grecque, et il révélait chez elle un mouvement d'idées, un progrès dont peu de personnes avaient con- * naissance; traduit en grec moderne, il circula bientftt par tout le pays, et, en lui donnant la conscience de lui*
même a lui inspira une confiance sérieuse pour son
avenir.
Coray est à lui seul toute une époque; il a eu une telle iDÛucnce, par ses nombreux travaux, sur les destinées de la langue grecque moderne, qu'il est tout naturel de lui consacrer une notice un peu détaiUée. Il fit ses premières études à Smyrne. Son père, qui était négociant, l'envoya en HoUande pour s'y former au commerce; mais le goût de l'étude l'emporta; il alla à Montpellier pour se faire recevoir docteur en médecine, et s'occupa de traduire en français les œuvres d'Hippocrate et de Théophraste (1799). Mais le premier ouvrage qui le fit connaître k la Grèce fut la traduction en grec moderne du Traité det dOiU et da peinet de Beccaria, avec notes et prolégomènes. Coray dédia cet ouvrage à la répubUque des Sept-Hes Ioniennes, récemment organisée comme prélude pour la Grèce d'un avenir meiUeur (1800). Coray se révélait à la fois comme savant et comme patriote; ce n'était que le début des services qu'U devait rendre à son pays; toute sa vie fut consacrée désormais à d'importants travaux sur la langue et la littérature naaonales : nous ne pouvons qu'en donner une indication sommaire et rapide.
C'est d'abord une édition des Èthiopiqua d'Héliodore, puis une beUe édiUon en vingt-six volumes de la Biblhthèque haiinique, avec des préfaces en grec moderne et des notes précieuses en grec ancien. Les grands prosateurs de Ja Grèce se trouvent réunis dans celte collection importante, et les commentaires du savant critique y ajoutent une richesse nouvelle. « Les discours préliminaires roulent sur la culture et la perfection dont est susceptible notre langue moderne ; sur la meilleure méthode de com poser de» grammaires et d'instruire la jeunesse; sur la
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manière de lire avec fruit les auteurs ; sur les lumières que donne la philosophie expérimentale ; sur les devoirs que doivent remplir envers leur patrie les Grecs de tout Age et de toute condition. Ces conseils de Coray, exprimés avec une éloquente shnplicité, appuyés d'arguments solides, et accrédités par la réputation européenne de leur auteur, produisaient sur tous les Grecs en état de les lire des effets prodigieux ^»
Goray s*était fixé à Paris, et il y resta jusqu'à sa mort. Mais la Grèce était pleine de sa réputation et de ses travaux. Tous les hommes éminents du pays, les jeunes gens qui sortaient des écoles grecques, tenaient à honneur de se rendre auprès de lui, et de lui demander des conseils pour la direction de leurs travaux. A leur retour en Grèce, ils propageaient la méthode du maître, et répandaient l'esprit patriotique dont il était animé. Toute la jeune génération savante a puisé à la source que Coray lui avait ouverte. Si la Grèce a retrouvé les pures traditions de la langue antique, et reformé une langue littéraire avec son nouvel idiome, c'est surtout à Goray qu'elle le doit. Jusqu'à lui, le grec moderne n'avait ni système ni principes; chaque écrivain suivait son inspiration particu. lière, selon le degré de culture et de connaissances qu'il possédait. La langue manquait de direction, les écrivains d'autorité, la grammaire de fixité. C'était une entrave au progrès littéraire et national. Goray fut donc le véritable réformateur de la langue, et sa méthode, sage et rationnelle, a triomphé des obstacles et de l'opposition qu'elle rencontra auprès de quelques savants, notamment de la part d'un poète charmant et gracieux, Athanase Ghristopoulos.
' Rizos Neroulos, lAttéraJture grecque moderne, p. 117.
< Coray conseilla d*écrire la langue moderne d*une manière à la fois correcte et intelligible, et de satisfaire ainsi les savants et le peuple. Il avait pour principe d'épurer successivement Pidiome populaire, sans pour cela y introduire certaines formes anciennes qui s*en éloignaient trop ; de bannir les mots étrangers, et de les remplacer, autant que possible, par des mots grecs, en puisant avec réserve dans le trésor de la langue littérale ; enfin d'éviter les gallicismes, les italicismes et les germanismes introduits dans la langue moderne par les nombreuses traductions'. »
L'impulsion donnée par le système de Coray fut décisive ; tous les bons esprits s'y rallièrent et lui apportèrent le concours de leur talent. La langue hellénique acquit peu à peu un degré remarquable d'élégance et de pureté ; le progrès fut continu et s'est prolongé jusqu'à nos jours. L'objectif des écrivains a toujoui*s été l'ancienne langue classique; c'est le type sur lequel ils se modèlent, et le grec moderne tend constamment à s'en rapprocher, autant que le permettent les différences de milieu et les besoins de la société nouvelle.
Coray n'assista que de loin à la délivrance de sa patrie ; mais il avait prévu et appelé de ses vœux cet heureux moment ; il y avait contribué par ses travaux , par ses conseils, par l'encouragement et la direction qu'il donna aui écoles. Il eut la consolation , avant de mourir, de voir son œuvre accomplie, et put s'applaudir d'avoir combattu le bon combat ^
* Rizos Neeoulos, lœo cit,^ p. 123.
* Un sayant helléniste, M. le marquis de Queux de Saint-Hilaire, t découTert récemment un manuscrit contenant la correspondance inédite, en français, de Coray avec divers érudits : Chardon de la Rochette,