CHAPITRE TROISIÈME
la poésie, entretiennent et ravivent chez les Grecs les sentiments patriotiques; puissent-ils les porter à ne pas compromettre les libertés acquises au prix du sang, par des luttes stériles et sans but!
La Grèce antique a légué au monde les plus parfaits modèles de Tart dramatique. Trouvera-t-elle en ce genre des successeurs dignes d'elle parmi ses descendants ? C'est encore le secret de l'avenir. Jusqu'ici, les œuvres scéniques se bornent à des imitations, à des tentatives plus ou moins heureuses; l'art ne fait que de renattre, et il n'a pas dit son dernier mot dans cette jeune nation.
Les premiers essais dramatiques datent du commencement de ce siècle, et ils sont écrits sous l'influence de l'art ancien. Telles sont les deux tragédies de Rizos Neroulos, Aipade, en trois actes avec chœurs, et Polyxène (1813), en cinq actes, qui offre des situations vraiment pathétiques. Ces pièces furent souvent représentées sur les théâtres de Jassy, de Bukharest, d'Odessa et de Corfou. Il y a aussi une tragédie à!AchilU, par Athanase Christopoulos, qui a surtout excellé dans le genre anacréon tique. Mais ce théâtre était plutôt fait pour les lettrés que pour le peuple ; il en était de même des nombreuses traductions qui se faisaient des meilleures pièces de la scène française et italienne.
Aussitôt après sa délivrance, la Gcèce eut un commencement de théâtre national. La pièce intitulée Nihirate est un drame en trois actes qui a pour sujet la catastrophe de Missolonghi; il date de 1826, et est dû à la plume d'une femme nommée Evanthia. Nous avons cité la tragédie de Botzaris par A. Soutzos. Le drame de Zambelios, intitulé KaraUiakis, est également un sujet national, un épisode de la guerre contre les Turcs.
II y a aujourd*h ui des thé&tres à Athènes et dans plusieurs autres villes , mais, au lieu de pièces originales et nationales, on n'y représente guère que des ceuvres traduites ou imitées de l'italien et du français. C'est affaire de mode; et encore le choix n'est pas toujours très-heureux. Sauf M. Skylizzis, qui a traduit quelques-uns des chefs-d'œuvre de Molière, le Misanthrope, le Tartufe et Y Avare, leâ écrivains choisissent de préférence nos pièces légères, nos vaudevilles et nos farces pour les adapter au théâtre grec :. ce n'est pas un moyen de former le goût ni de contribuer au progrès de l'art.
n est pourtant un écrivain actuel, M. Ylachos, qui a lutté contre cet entraînement, et entrepris de donner au thé&tre comique un caractère national ; il y a réussi dans une certaine mesure; ses pièces ont été applaudies, et plusieurs même couronnées par l'Académie. Il en est quatre qui méritent surtout Tattenlion : la FUie de Vépidtr, le Siège (Tun gendre, le Mariage pour cause de pluie et le Capitaine de la garde nationale. Cette dernière, couronnée au concours académique de 1868, est celle qui porte le mieux l'empreinte des mœurs nationales. En général , ces pièces sont faibles d'intrigue; le but de l'auteur a été surtout la peinture des caractères et de la société actuelle.
Avant de devenir écrivain dramatique, H. Ylachos s'était déjà fait connaître par divers recueils de poésie, YAwvre (1857), les Heures (1863), un petit poème, Phidias et PMdès, et une belle traduction des Méditations de Lamartine, qui lui avait coûté quatre années de travail.
A côté de Ylachos se place avec honneur Démétrius Bernardakis, qui a déployé un talent réel dans plusieurs compositions dramatiques : Mérope, tragédie classique; les Kypselidis, autre tragédie inspirée par l'antiquité; un drame
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romantique, Maria Dezapatri, et une pièce toute récente, Phrosyne, en cinq actes et en vers comme les précédentes.
La mort a emporté récemment un jeune écrivain dont les débuts promettaient une brillante carrière, Spiridion Yasiliadis, qui s*était fait connaître sous le pseudonyme d'Orion. Il a laissé deux drames en vers, iMkas Notaras et les Kalkrgis, ainsi qu'un volume intitulé les Nuits atiiques, tableaux tirés de Thistoire et des mœurs de la Grèce. . Plus jeune encore vient de mourir, à vingt-quatre ans, Athanase Havromichalis , dont les deux tragédies Coriolan et la Prise de TripoUxza ont été applaudies sur le théâtre d'Athènes. — Zambelios et Piccolos, morts également, méritent au moins une mention pour leurs tentatives heureuses à la scène. — Enfin, dans des genres divers, la Grèce cite avec honneur les poètes suivants : Jean Skylizzis, Karasonfzas, Terzetis, Bikelas, Paraschos : la pléiade poétique se renouvelle sans cesse, quand l'ombre de la mort éteint au firmament une de ses étoiles.
L'activité intellectuelle de la Grèce ne se manifeste pas seulement dans la poésie, au théâtre, dans l'histoire, dans les grands travaux de l'érudition et les traductions de toute sorte; on la trouve encore, non moins ardente et féconde, dans l'impulsion donnée à l'instruction publique et les publications nombreuses de la presse : quelques mots nous suffiront pour rendre complet ce tableau de la vie nationale au point de vue de son développement littéraire.
Le centre de cette activité réside dans le Syllogos de Gonstantinople, société dont l'action s'étend et rayonne sur tous les pays où se parle la langue grecque. Elle s'occupe surtout des écoles, de l'éducation publique, de la propagation des ouvrages scolaires ; mais elle exerce aussi
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son autorité sur la direction de Tcsprit public et des aspirations nationales. Elle correspond avec tous les Sy^ loguet secondaires établis dans les diverses provinces, formant ainsi avec eux une unité d'action et de propagande qui concourt vers un but commun. Chaque Syllogue agit séparément, mais sous l'impulsion et avec Tesprit de la société centrale. De plus, le Sylloguc est en rapport permanent avec Y Association parisienne des études grecques, dont les travaux prennent chaque année une nouvelle importance ; les publications s'échangent d'un pays à l'autre ; il s'établit ainsi un courant d'idées, une émulation éminemment favorables au progrès. Les Syllogues sont soutenus, dotés, encouragés en Grèce par tous les hommes qui s'intéressent aux études et au développement de l'esprit national : c'est là que palpite le cœur du pays ; c'est là qu'aboutit, par flux et reflux, la circulation intellectuelle, la vie morale, religieuse et patriotique.
Quant à la presse, son activité n'est pas moins digne d'attention. Les recueils périodiques, il est vrai, ont eu quelque peine à se soutenir; on a dû regretter la Pandore, revue fondée en 1850 par HM. Rangabé, Paparrigopoulos et Dragoumis : elle a disparu après vingt-deux années d'existence. VAlmanach national et le Magasin pittoresque ont également cessé de paraître ; mais d'autres revues sont venues les remplacer; les principales sont VHomère, le Socrate et le Byron, qui contiennent souvent de fort bons articles de littérature, de science et d'histoire. Le journal bi hebdomadaire les Syllogues publie tout ce qui concerne les sociétés littéraires portant ce nom. Mais les journaux politiques, nés aussitôt après la guerre de l'indépendance, se sont multipliés et répandus d'une façon surprenante : fl y en avait trois en 1825 ; on en vit figurer près d'un cent